Entretien avec Dimitri Porcu, par Grégory Rateau

Photo : © DR

Dimitri Porcu, poète, performeur et musicien, est une voix singulière de la scène contemporaine mêlant poésie, oralité et influences méditerranéennes. Héritier de l’œuvre de son père, Marc Porcu, il explore les thèmes de la transmission, des exils et de l’humanisme. Membre actif de l’Espace Pandora aux côtés de Thierry Renard, il participe à la diffusion de la poésie auprès de tous les publics. Sa pratique est marquée par un engagement constant pour la parole vivante, la scène et le lien aux autres.

Grégory Rateau : Dans Les mots au centre, vous écrivez “Depuis quelques temps j’écris avec ton stylo”. Comment la présence de votre père, Marc Porcu, continue-t-elle de traverser votre geste d’écriture, et en quoi ce dialogue posthume façonne-t-il vos livres les plus récents ?

Dimitri Porcu : La présence de mon père est une respiration continue. Quand j’écris, je sens son geste, j’entends sa voix. Son stylo n’est pas un objet, mais un passage vers les mots qui me rappelle justement que chaque mot est un héritage en mouvement. Mais il ne me dicte rien, il veille seulement, et il n’est pas le seul. Tous les poètes, ceux et celles de la Tribu, de ma Tribu, les mortes, les morts et les vivantes, les vivants, celles et ceux dont je fréquente la poésie depuis l’enfance et celles et ceux que j’ai rencontrés en route, sont là aussi. Quant au dialogue posthume, c’est un murmure plutôt, qui perpétue notre conversation jamais interrompue, notre complicité à la vie comme à la scène, notre Duo. Dans chacun de mes livres récents, dans mes textes, il se glisse avec les autres (ma famille, mes ami·es), toujours en filigrane.

GR : Vos trois recueils forment une sorte de triptyque de la traversée : de la mer, de la mémoire, des deuils. Dans Pour une poignée de sable, la migration familiale est omniprésente. Comment cette histoire d’exil et de transmission innerve-t-elle votre manière d’être poète aujourd’hui ?

DP : Pour moi, l’exil familial n’est pas une histoire passée. C’est une manière de vivre, d’habiter le présent, les « Ici » et les « Ailleurs ». Ces exils me traversent, sont en moi et me poussent comme un vent salé, chaud, toujours devant, plus loin. La migration, les migrations des miens, m’ont appris à écouter, à comprendre les ruptures, les silences, à porter les bagages trop lourds pour les mots ordinaires. De ces histoires migratrices me vient cette nécessité de dire, de transmettre, de rassembler les morceaux, avec et pour celles et ceux qui se dispersent, qui sont dispersés. Être poète aujourd’hui, pour moi, c’est garder et suivre la trace, c’est donner la voix et les mots du poème à celles et ceux que l’on oublie. C’est tenter d’inscrire la mémoire dans le sable. Ces héritages sont des atouts et deviennent une chance. Ils sont ma manière d’avancer : en équilibre, en gratitude, en vigilance.

La poésie et ses mots migratoires sont pour moi le lieu où l’exil a un seul visage, où l’exil est un pays

« La poésie et ses mots migratoires sont pour moi le lieu où l’exil a un seul visage, où l’exil est un pays ».

GR : Vous êtes également musicien, notamment clarinettiste. Comment la musique – du jazz de Coltrane jusqu’aux musiques méditerranéennes – influence-t-elle votre manière de composer un poème, sa cadence, son souffle ?

DP : Bien que d’abord musicien avant d’être poète, j’ai toujours mis sur le même plan la poésie et la musique (le jazz, le free-jazz, les musiques improvisées), considérant l’un et l’autre comme des espaces (et peut-être les seuls même) de totale liberté. Depuis le début, depuis mes 16/17 ans, je joue (et non j’accompagne) sur scène des poètes. C’est un même souffle, un même élan, pour ma part, de jouer de la musique ou d’écrire et de dire de la poésie. D’autant plus par le choix des instruments. Je suis saxophoniste et clarinettiste, donc la musique vient vraiment de soi, du souffle, de sa propre énergie (pas d’assistance extérieure, de branchement, d’ampli, d’électricité, etc.). Comme en poésie, on transmet directement ses émotions, ses envies, ses craintes, ses joies, ses propos. C’est vrai, on ne triche pas.

Et là aussi, c’est une histoire d’héritages à mériter et à perpétuer, une histoire d’exils, de partages et de métissages. Le jazz étant par essence même le métissage, le message de luttes, d’amours, d’espoirs, aspirant au vivre ensemble.

GR : Dans vos lectures publiques, la dimension orale est centrale. Quelle place occupe l’oralité dans votre conception de la poésie ? Diriez-vous que le poème n’est pleinement vivant que lorsqu’il est dit ou performé ?

DP : L’oralité est pour moi la source première. Là encore (décidément), elle vient de loin, des origines familiales, méditerranéennes. De nos cultures et peuples où l’on parle, où l’on raconte et conte les histoires. L’oralité est primordiale aussi due au niveau social, à l’accès à l’apprentissage, à l’école, à l’écriture… On peut dire de la poésie, même si l’on ne sait pas l’écrire. Et puis, bien sûr, avant d’être écrite, la poésie est dite, chantée, offerte aux oreilles. C’est vrai aussi que j’entends les poèmes que j’écris et qu’ensuite, quand je lis mes textes en public, je sens qu’ils retrouvent leur état naturel, celui de la voix. Le poème vit, bouge, respire différemment selon l’oreille qui l’écoute. 

« Dire un poème, c’est là encore se livrer totalement sans tricher, ouvrir des brèches et offrir ce que l’on peut. Sur scène, la poésie devient un lieu de partage, devient collective ».

GR : Vos textes sont profondément liés au collectif, à l’humanisme, à l’idée d’un « nous ». À l’heure où la poésie est souvent perçue comme intime ou confidentielle, que peut-elle encore pour le commun, pour l’autre, pour l’ensemble ?

DP : Je n’ai jamais vraiment adhéré à l’idée que la poésie soit un refuge, un lieu pour soi, un « cocon ». Elle naît de l’intime, c’est sûr, mais elle se destine à l’autre, aux autres. Je reviens sur le « stylo-passage » du début de l’entretien. Mon père avait comme leitmotiv dans la vie le vers du poète Gérald Neveu : « La Poésie, c’est sortir de soi, pour y faire entrer les autres », et j’ai grandi avec ce « psaume » (si je peux dire).
Dans mes textes, le “nous” n’est pas un artifice et prend souvent la place du « je » (même quand il est un « autre »), c’est une nécessité. Encore une fois, cette nécessité vient aussi de son propre parcours, de sa propre histoire, de la migration, de la rencontre (bonne ou mauvaise) avec les autres, de la trace à suivre et à transmettre. Pour beaucoup, le monde actuel (artistique, politique, économique…) fragmente, isole, divise. La poésie, humblement, peut recoudre. Peut redonner collectivement un visage aux anonymes, une parole commune. Je crois profondément que le poème peut encore quelque chose, que « quelques mots peuvent encore sauver quelques peaux ».

GR : Avec Thierry Renard, vous portez l’Espace Pandora et de nombreux festivals et actions poétiques. Quel rôle joue aujourd’hui un lieu comme Pandora dans la vie poétique française, et comment concevez-vous votre mission de passeur auprès des publics, notamment les plus jeunes ?

DP : Je ne peux parler de mon investissement dans l’Espace Pandora sans parler d’abord de ma relation avec Thierry et encore parler de la Famille, de la Tribu (dont je parlais plus haut). Thierry est le parrain que je me suis choisi à la sortie de l’adolescence. Le parrain, pas seulement au niveau poétique, mais « Il mio Padrino » pour la route. Ensemble, nous avons fait les quatre cents coups sur scène, dans la vie, par beau temps et sous la pluie, ici et à l’étranger (en Italie « le plus souvent »).

Je fréquente de très près, au niveau personnel et professionnel, l’Espace Pandora depuis plus de 20 ans. J’ai été membre du bureau de l’association (tout comme mon père d’ailleurs) et je fais partie de l’équipe officiellement depuis 4 ans maintenant en tant que chargé de la médiation et de l’action culturelle.

L’Espace Pandora fête cette année ses 40 ans d’existence, et avec les difficultés actuelles, budgétaires, politiques, que rencontre le monde de la culture — et le monde en général d’ailleurs — l’Espace Pandora demeure pour NOUS un Espace essentiel pour maintenir le lien entre celles et ceux qui croient encore et celles et ceux dont nous allons à l’abordage, que l’engagement, que les rencontres, que l’échange humain, que le poème, peuvent changer la donne. Nous tentons de créer un territoire où les voix se croisent, dialoguent, se risquent au monde.

« Quant à notre rôle de « passeurs », justement, nous aimons dire et répéter que nous avons une Mission à Accomplir. Une Mission juste, pas divine, mais poétique et humaine ».

GR : Dans Tous – Solo, vous écrivez souvent sur la solitude traversée par les voix des autres. Comment vivez-vous cette tension entre la solitude nécessaire du poète et la dimension profondément collective de votre œuvre ?

DP : J’ai toujours aimé et eu besoin de la solitude (je suis fils unique, cela peut aussi venir de là). Je me suis toujours défini comme un solitaire qui ne peut vivre sans les Autres autour. La solitude, pour moi, n’est pas négative (tout comme la nostalgie), la solitude est le lieu où j’écoute, où j’entends les voix qui résonnent en moi, celles des vivants comme celles des absents. Ma solitude n’est jamais une clôture au monde. Elle accueille, elle amplifie, elle transpire le collectif justement. Le collectif, les voix des autres, nourrissent ma vie, mon écriture.

Dans Tous – Solo, j’essaie de montrer que l’un n’exclut pas l’autre. La solitude peut être habitée. Chacun, chacune, le poète, avance souvent seul, mais cette marche est accompagnée. Je pense solitaire, je respire collectif.

GR : Votre poésie convoque les ancêtres, les îles, les ports, les morts, les luttes. Quand a commencé pour vous le besoin d’écrire ? Y a-t-il eu un moment précis où vous avez compris que la poésie était votre langue naturelle : héritée, choisie ou imposée ?

DP : J’ai eu beaucoup de chance. La poésie est une langue que j’entends, que je fréquente depuis la petite enfance, dans la bouche de mon père, de lectures en lectures, de lieux en lieux, où je l’accompagnais toujours, avant même d’être à ses côtés en tant que musicien, dans la bouche des poètes rencontrés et lus : les « classiques » comme les bien vivants.

C’est une sorte de bilinguisme naturel, au même titre que la langue italienne et sarde dans la bouche de mes grands-parents, de mes parents et de la « famille au pays », comme la langue grecque dans la bouche de ma mère et de ma grand-mère, comme la langue arabe (tunisienne) dans la bouche aussi de mes grands-parents (illettrés mais aux langues diverses), le tout évidemment dans la langue française et dans celle de la poésie en particulier.

 

« Donc voilà, mes ancêtres, les îles, les ports, les morts, les luttes et les « aujourd’hui », tout cela forme ma langue ».

La poésie s’est imposée à moi, écrire aussi. J’ai toujours écrit depuis l’adolescence « en cachette ». J’étais le musicien des poètes et poétesses, celui qui entend la poésie, les mots et qui souffle à côté d’eux, celui qui fréquente les poètes mais qui n’est pas poète. D’ailleurs, le premier lecteur de mes premiers poèmes fut Thierry Renard. Puis le temps est venu, naturellement aussi, de s’avouer peut-être faire parti de la bande, être poète aussi. Écrire de la poésie est devenu un besoin, un acte de fidélité envers les miens, les morts, les vivants, les gens autour et envers moi-même.

GR : L’actualité traverse vos textes : migrations, fascisme renaissant, violences sociales. Comment gardez-vous la ligne fragile entre poésie engagée et poésie demeurant poésie, sans discours ni slogans ?

DP: Être poète, artiste, ou qui et quoi que ce soit — n’importe quel métier  (dans le social, l’éducatif, le culturel…) qui s’empare du monde, de la vie vraie et quotidienne, des émotions, des sentiments, des maux de nos sociétés, qui s’empare du pire comme du meilleur, pour s’adresser à l’autre — c’est déjà un engagement. Pour ma part, la poésie engagée est une poésie qui regarde, qui écoute, qui témoigne, qui tente d’ouvrir ce qui se ferme, qui tente de rester debout même dans la tempête, qui tente de rétablir. À mon sens, le poète, comme n’importe qui, ne peut et ne doit pas ignorer le monde dans lequel il vit.

GR : Vous parlez souvent de “croyance”, de “tenir debout”, de “continuer coûte que coûte”. Selon vous, quelle est aujourd’hui la place du poète dans nos sociétés, et quelle responsabilité vous sentez-vous porter ou refuser ?

DP: Le poète n’est ni un sage ni un guide, encore moins un prophète. Il est quelqu’un qui recueille ce que d’autres n’entendent pas ou plus. Dans un monde saturé, il cherche la voie à suivre. « Tenir debout », ce n’est pas héroïque : c’est résister à l’effacement, continuer à croire en la valeur d’un mot, d’un geste juste. La responsabilité du poète, s’il doit en avoir une, consiste à accueillir, à ouvrir sa porte aux voix oubliées, aux fragilités, aux colères, aux espérances, aux joies aussi. Je veux simplement dire et écrire ce que je vois, avec justesse, avec humanité. La poésie peut encore absorber un peu d’obscurité entre ses mains et la transformer en lumière.

J'écris avec ton stylo

Je fais aussi écrire les autres avec ce stylo
Ceux que tu aimais
Ceux qui ne connaissent ou pas encore « le poids des mots » 
Ceux du premier rang et ceux du fond de classe
du fond de vie de tous les fonds de toutes les classes
Leur soumettre l’amour des langues
En compagnie des poètes aimés

(extrait)

Tous-Solo au bord des mots

La Poésie
Elle
Prend le train tous les matins
Ouvrière du bas de l’échelle
Laborieuse et infatigable
Immigrée de la langue
Sans distanciation humaine
Sauvera encore quelques peaux

(extrait)

À lire…

Pour une poignée de sable

Le recueil est un mouvement permanent de reconstitution dans un univers où les souvenirs foisonnent, où le passé est indissociable de la réalité présente. Un texte qui inspire les rêves, offrandes précieuses, l’âme de notre être, de notre vie. C’est un texte qui porte en lui une Histoire, celle de ses ancêtres, sa terre, la Tunisie qui lui colle aux semelles. – (extrait de la préface de Nejib Ouerhani)

Illustration de couverture de Rachida Amara

Source Babelio

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