Dooz Kawa, s’est fait la belle

Photo : © DR

Dooz Kawa est mort. Figure discrète mais centrale d’un rap poétique, littéraire et indépendant, il aura bâti, loin des formats et des poses, une œuvre tendue vers la langue. Le chanteur occupait une ligne de crête rare : celle qui relie le rap à une poésie engagée. Loin des formats dominants, ses textes avancent en tension permanente, nourris par l’exil, les marges et une fidélité exigeante aux mots.

La nouvelle est tombée sans bruit, à l’image de l’homme. Le décès de Dooz Kawa a été annoncé par son entourage professionnel. Ce silence, presque logique, contraste avec l’intensité de son écriture : dense, travaillée, habitée.

Dooz Kawa n’a jamais été un rappeur de surface. Sa trajectoire commence loin des capitales culturelles, dans l’ombre des garnisons militaires allemandes où son père était soldat. À douze ans, il s’y faufile dans des caves pour découvrir une scène rap underground franco-américaine. Le mélange est fondateur : hip-hop, exil, mélancolie et folklore s’y entrechoquent très tôt.

Arrivé à Strasbourg à seize ans, il écrit ses premiers textes avant de fonder le collectif T-Kaï Cee, avec lequel il écume scènes locales et festivals.

Son premier album solo, Étoiles du sol (2010), ouvre un territoire singulier. Les guitares manouches de Biréli Lagrène et Mandino Reinhardt y croisent un rap narratif, déjà obsédé par la fuite, l’amour et la faille.

Avec Bohemian Rap Story (2016), Dooz Kawa franchit un cap. L’album regarde franchement vers les Balkans, sans folklore décoratif : un Est rugueux, traversé de chats noirs, de miracles précaires et d’errances lucides.

Contes cruels (2017) confirme la maturité d’un auteur pour qui le rap reste un espace de littérature orale. Les mots y cognent, aiment, doutent. La tournée qui suit entérine une reconnaissance sans compromission.

Dooz Kawa appartenait à cette génération d’écrivains du rap (aux côtés de Gaël Faye, Disiz ou Kacem Wapalek ) qui n’ont jamais opposé exigence formelle et culture populaire. Héritier critique des années 1990 (de La Cliqua à Passi), il défendait un rap de texte sans nostalgie creuse, tendu vers l’avenir.

Invité à la Maison de la Poésie de la Ville de Paris, à Sciences Po ou à l’École normale supérieure, il incarnait cette évidence longtemps niée : le rap peut être un art littéraire sans renoncer à sa rugosité. Chez lui, la poésie n’était ni pose ni refuge. Elle était un outil de survie, une ligne de fuite.

Dooz Kawa s’est fait la belle, disaient ses chansons. Il laisse une œuvre cohérente, indocile, où chaque vers semble encore chercher la sortie. Une poésie en cavale, désormais orpheline de sa voix, mais toujours en mouvement.

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