Bonne année, vraiment

par Jean Legay, directeur de la publication de Strophe.fr

Souhaiter une bonne année n’a rien d’évident.

Le monde accélère, se durcit, tranche dans le vif. L’actualité sature de bruit, de tensions et d’outrances. On parle vite, on s’indigne vite, on oublie vite. Les mots circulent partout et s’usent en chemin.

C’est précisément là que la poésie compte.

Pas comme un refuge. Pas comme une parenthèse décorative. Mais comme un lieu de résistance lente. Un espace où l’on accepte de ne pas tout comprendre immédiatement, où l’on prend le temps de regarder, de nommer, de douter. La poésie ne simplifie pas le réel : elle l’ouvre. Elle refuse les raccourcis quand tout pousse à effacer la complexité.

Depuis le début, Strophe.fr s’est construit comme un média de poésie contemporaine libre, attentif, ouvert. Une caisse de résonance pour des voix multiples, parfois discordantes, toujours nécessaires. Poètes confirmés ou émergents, éditeurs indépendants, traducteurs, revues, mais aussi celles et ceux qui font vivre une véritable scène : lectures publiques, performances, rencontres, résidences, actions hors les murs. La poésie ne reste pas dans les livres. Elle circule, s’incarne, se dit, se partage.

Nous observons aussi, avec attention, la manière dont elle investit d’autres territoires, y compris l’entreprise. Là où le langage est souvent vidé de sa charge sensible, la poésie réintroduit du jeu, du doute, de l’écoute. Elle ouvre des brèches, déplace les regards, redonne une place au temps long et à la parole singulière.

Nous avons aussi une pensée très concrète pour les petites mains de l’édition. Celles et ceux qui préparent, relancent, classent, envoient, corrigent, montent des dossiers dans l’ombre. Pour les Maisons de la poésie, les festivals, les scènes, les librairies, les bénévoles. Celles et ceux qui installent des chaises, accueillent les publics, rendent les lectures possibles. Leur travail est souvent invisible, rarement valorisé, mais absolument essentiel. Sans eux, la poésie ne quitterait pas les cartons.

Cette liberté de parole a un prix.

Cette année, Strophe.fr a reçu des insultes et des pressions. Ce n’est pas anecdotique, cela dit quelque chose de notre époque et de ses manques. Maintenir un espace indépendant, tolérant, non aligné, dérange encore et c’est affligeant de le constater. Nous ne cherchons ni la provocation ni le conflit, mais nous refusons le silence imposé. Nous continuerons.

Strophe.fr est gratuit. C’est un choix assumé. Parce que la poésie doit rester accessible. Parce que la circulation des textes et des idées ne devrait pas dépendre d’un mur payant. Mais cette gratuité repose sur un équilibre fragile. Pour celles et ceux qui le souhaitent et le peuvent, il est possible de soutenir le magazine par un don, directement sur le site. Chaque contribution préserve cette indépendance.

Pour l’année qui commence, pas de promesses creuses.

Nous continuerons à publier, à écouter, à relayer. À faire de Strophe.fr un média exigeant et vivant, attentif au monde tel qu’il est, aux formes que prend la poésie là où on ne l’attend pas toujours. Un lieu qui ne crie pas, mais qui ne se tait pas non plus.

Bonne année.

Lucide. Ouverte. Nécessaire.

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