Désir dingue

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Désir dingue 
 Aurélien Dony – Éditions Bruno Doucey

Je la désire alors j’essaie des mots pour le désir. Je désangle des mots pour le désir je les fouette les chevauche et traverse l’espace ça fait grand bruit sur les plages où je passe. Des mots qui ne sont pas d’amour ce sont des mots-désir.

Dans Désir dingue, Aurélien Dony ne raconte pas une histoire d’amour : il démonte les mécanismes du langage amoureux pour tenter de retrouver, sous les clichés, une vérité du corps. Un texte tendu, parfois brutal, qui avance à découvert et transforme le désir en terrain d’expérimentation poétique.

Il y a des livres qui commencent par une déclaration. Celui-ci commence par un refus. « Je ne peux pas l’aimer. Je peux la désirer mais l’aimer non. » Dès la première page, Désir dingue plante son couteau dans la table : pas de suspense, pas de séduction, pas de promesse romantique. Aurélien Dony, poète belge, codirecteur des éditions Ravages et habitué des scènes poétiques internationales, publie aux éditions Bruno Doucey un texte qui ne ressemble à rien de ce qu’on attendait — ni récit, ni poèmes à la découpe, ni essai sentimental. Quelque chose de plus inconfortable.

Désirer sans aimer : le point de rupture

Tout le livre va se déployer dans cet écart entre désir possible et amour impossible, et c’est là, précisément, que Dony trouve sa matière. Le geste est net : refuser les mots de l’amour pour inventer une langue du désir. Mais ce qui pourrait rester à l’état de programme devient une véritable mise à l’épreuve de l’écriture. Car le problème, ici, n’est pas seulement affectif — il est linguistique. Les mots d’amour sont disqualifiés d’emblée : trop automatiques, trop attendus, « de la mélasse pas dingue ». Les remplacer, en revanche, n’a rien d’évident. Il faut fabriquer autre chose. Il faut forcer la langue.

« Mots-désir » : une langue sous tension

C’est ici qu’apparaît le concept central du livre : les « mots-désir ». Une trouvaille à la fois simple et redoutablement efficace. Dony ne se contente pas de nommer une catégorie — il en montre la fabrication, les ratés, les effets physiques. Les mots deviennent des objets concrets, presque violents : « Je désangle des mots pour le désir je les fouette les chevauche ». La langue cesse d’être un outil transparent. Elle devient un champ de bataille.

Ce qui frappe, c’est la manière dont le texte organise un conflit interne permanent : d’un côté le cœur, instance du cliché, du futur simple, de la projection sentimentale ; de l’autre le corps, plus instable, plus imprévisible, mais aussi plus vrai ; entre les deux, la tête, machine à produire de la « pensée-peur », capable de neutraliser le désir au moment même où il surgit. Cette tripartition cœur / corps / tête pourrait sembler théorique. Elle est ici vécue, incarnée, souvent cruelle. Les scènes d’impuissance, de panique, de corps qui ne répond pas, figurent parmi les passages les plus justes du livre.

Désir dingue est un livre risqué parce qu’il accepte le ridicule. Dony le sait et l’assume : parler du corps, c’est s’exposer. Sextos, photos envoyées, maladresses, pannes sexuelles — le texte n’esquive rien, détaille, insiste, parfois jusqu’à l’inconfort. Là où la poésie érotique stylise ou élude, Dony enfonce le clou. Cette frontalité n’est pas gratuite : elle sert une idée précise — le langage amoureux masque le corps autant qu’il prétend le révéler.

Contre le langage amoureux : une critique en acte

Le livre prend alors une dimension critique plus large. En filigrane, Dony attaque un modèle : celui du couple saturé de discours, où le désir s’épuise dans les mots qui prétendent le fixer. Sans manifeste ni slogan, avec une lucidité acide : « les mots d’amour ne surprennent personne ». Le constat est sec, presque désabusé. La poésie, ici, est un outil de démontage.

Pour autant, Désir dingue ne bascule pas dans le pur rejet. Une contradiction plus fine le traverse : les mots sont à la fois nécessaires et insuffisants. Ils conduisent au corps, mais doivent disparaître une fois le corps atteint. « J’exige des mots qu’ils foutent le camp. » Cette tension donne au texte sa dynamique réelle. Il écrit pour sortir de l’écriture. Il parle pour atteindre un point où parler devient inutile.

Formellement, cela produit une prose très singulière : phrases longues, quasi sans ponctuation, flux continu qui épouse les accélérations de la pensée. Le rythme est celui d’une parole qui cherche, trébuche, repart. On est à des années-lumière d’une poésie décorative. C’est une langue en train de se faire — ou de se défaire.

Vers une autre présence

La dernière partie, plus fragmentaire et plus ouverte, introduit un déplacement. À mesure que le récit avance, le langage semble se calmer — non parce que le problème est résolu, mais parce qu’il se déplace : du conflit intérieur vers une forme de présence au monde. La mer, les gestes simples, le quotidien. Comme si, après avoir tant disséqué le désir, le texte cherchait un autre régime — moins discursif, plus attentif.

Reste une question, que le livre ne tranche pas totalement : cette quête d’une langue du corps peut-elle vraiment aboutir ? Dony montre surtout son impossibilité partielle. Le corps résiste, la tête sabote, le cœur revient toujours. C’est sans doute là que Désir dingue touche juste : non dans une solution, mais dans l’exposition nette du problème.

Livre de tension plus que de résolution, il avance sans filet. Il ne cherche ni à séduire ni à rassurer. Il cherche à comprendre ce qui, en nous, parle quand nous désirons — et pourquoi ça rate si souvent. Dans cette tentative, parfois heurtée, souvent juste, Aurélien Dony signe un texte qui dérange un peu, remue beaucoup, et surtout refuse de tricher.

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