21 Avr Contes & paroles bèlè
Contes & paroles bèlè
Polyphonie et esprit des bons-lieux
Jean-Marc Terrine – Jean-Benoît Desnel éditions
Je descends
elle est belle la trace depuis là-haut
belle
damée par les pieds
Je devine les empreintes
petits pas d’enfants
pieds de boiteux
traces de géants
petits pieds de Niama
princesse négresse des bois de Galam
pieds plissés fatigués…
Le bèlè, c’est un rythme qui organise le collectif, une parole qui passe par le corps, une manière d’habiter un lieu et de faire circuler la mémoire. Jean-Marc Terrine coupe le mot en deux, et avec lui, toute une façon de réduire le bèlè à son image d’Épinal. Ce que Contes & paroles bèlè cherche, ce n’est pas à célébrer une pratique. C’est à la rendre à elle-même.
Il y a un geste au commencement du livre. Terrine prend le mot bèlè et le fend. Bèl lè. Bons-lieux. Ce n’est pas de l’étymologie — c’est presque un acte chirurgical. D’un seul coup, le label culturel se retrouve désamorcé, et à sa place : une idée de territoire, de présence, d’espace habité plutôt que de pratique répertoriée.
C’est le signe que ce livre-là ne jouera pas le jeu qu’on attendait de lui.
Vingt ans séparent Contes & paroles bèlè de La ronde des derniers maîtres du bèlè — enquête au plus près des artistes-paysans du nord Martinique. Deux décennies pendant lesquelles le bèlè a considérablement changé de statut : descendu des mornes, institutionnalisé, enseigné, programmé dans les festivals, décoré par les pouvoirs publics. Ce mouvement dit « renouveau » a eu ses vertus réelles. Il a aussi eu ses effets de fixation. Alain Légarès, conteur et figure tutélaire de l’oralité martiniquaise, le dit sans ménagement : la tradition sans évolution, c’est du folklore. Et le folklore, en Martinique, a ses militants comme partout ses fossoyeurs involontaires.
Terrine, lui, ne polémique pas. Il écrit
Ce qu’il écrit ressemble à un organisme vivant plutôt qu’à un livre. Des poèmes qui tiennent de la veillée mortuaire et du manifeste silencieux. Des fragments qui s’interrompent, reprennent, changent de registre sans prévenir — le poème cède la place à l’essai, l’essai au conte, le conte à quelque chose qui n’a pas vraiment de nom. Le créole infiltre le français, la syntaxe perd ses garde-fous, les vers dévalent les chemins comme l’eau dans les ravines. Terrine a une formule pour ça : langage chorégraphique. La langue qui parle avec son corps.
Les poèmes du livre naviguent entre La trace, Yam, Razié, Coup de main — autant de titres qui disent le jardin créole, la terre travaillée, le geste collectif. Quelque chose se constitue là qui tient moins d’un recueil que d’un débroussaillage. Le poète, comme il l’écrit lui-même, est celui qui met sa main dans les friches pour arroser, féconder, éteindre la folie. La folie en question, c’est la parole qui ne dialogue plus avec l’invisible — la parole lisse, raisonnable, déracinée. Celle des beaux parleurs.
On pense à Monchoachi, évidemment — le poète des hauteurs du Vauclin, auteur du cycle Lémistè, dont la notion de « parole sauvage » plane sur toute une frange de la poésie martiniquaise contemporaine. Terrine lui emprunte cette conviction que le lieu n’est pas un décor, que les mythes et les rites ne sont pas des curiosités à préserver sous verre mais des manières actives de penser le monde. Il y a une filiation assumée. Mais là où Monchoachi construit une cosmogonie, Terrine reste au ras du morne — dans la boue des pieds poudrés, dans le bruit des chiroptères, dans l’odeur de la terre qui fermente.
La langue d'un rapport au vivant
Ce que le livre dit en creux — jamais frontalement — c’est qu’un bèlè trop bien reconnu risque de ne plus rien reconnaître. Qu’entre la swaré bèlè (soirée bèlè) de quartier et l’emblème identitaire, quelque chose s’est peut-être perdu : non pas les gestes ni les tambours, mais l’esprit des bons-lieux, ce rapport au vivant, à la communauté, à la mort, que la forme portait originellement. Un poème de prévention, dit le critique et journaliste Rudy Rabathaly. Plutôt une mise en garde — tendue, sans emphase, sans nostalgie.
La limite du livre est précisément sa vertu. Certains passages exigent du lecteur une familiarité avec le monde qu’ils convoquent. L’opacité n’est pas un défaut d’explication ; elle est une décision. Tout ne se traduit pas. Tout ne devrait pas.
102 pages. Un couteau de poche, pas une machette.
Pas de commentaire