RAZ éditions : la poésie comme ligne de fuite

Photo : © DR

Philémon Le Guyader est un éditeur, poète et artiste aux pratiques multiples, à la croisée de la littérature, du théâtre et du cinéma. Il fonde RAZ éditions en 2015, dans le prolongement d’une première expérience éditoriale, avec le désir de défendre des écritures singulières et exigeantes. Installée en Bretagne, la maison se consacre principalement à la poésie contemporaine et aux livres d’artistes, en privilégiant une approche indépendante, sans subventions. Son catalogue s’ouvre à des voix françaises et internationales, à travers des collections qui favorisent les échanges entre langues et cultures. RAZ éditions s’inscrit ainsi dans une démarche artisanale et engagée, attentive aux textes rares et aux formes libres.

Grégory Rateau (GR) : Qu’est-ce qui vous a poussé à fonder RAZ éditions en 2015, après votre première expérience dans l’édition ?

Philémon Le Guyader (PLG) : Après ma première expérience entre 2003 et 2010, où je confectionnais moi-même les livres dans mon atelier, j’ai fait une pause de quelques années. En 2015, j’ai fondé RAZ éditions en m’appuyant sur cette première expérience, tout en partant sur de nouvelles bases, en prenant un nouveau nom mais en gardant la sève initiale : la poésie.

GR : Comment définiriez-vous aujourd’hui l’identité éditoriale de RAZ éditions, entre poésie contemporaine et livres d’artistes ?

PLG : L’identité visuelle est identifiable via des couvertures spécifiques, avec à chaque fois une identité propre à chaque collection. Étant attaché à la couleur, chaque livre a une couleur différente. Les formats peuvent différer suivant les titres, mais la collection reste identifiable. Les auteurs sont actuels ou d’un passé récent, certains étant déjà décédés lors de leur publication chez RAZ, et d’autres décédés depuis. Il y a des livres dits d’artistes, plus particulièrement dans la collection en partenariat avec Helena Gath : des livres au tirage de 20 exemplaires numérotés et signés par les deux auteurs, Helena Gath et moi-même. Ces livres sont bilingues français-espagnol, Helena ayant des origines argentines.

GR : En quoi votre ancrage en Bretagne influence-t-il votre rapport à la poésie et vos choix éditoriaux ?

PLG : Mon ancrage en Bretagne, s’il est effectif, n’est pas le socle de la ligne éditoriale de la maison d’édition. Il y a tout de même une collection bilingue français-breton, mais les auteurs ne sont pas spécifiquement bretons. Mon rapport personnel à la poésie est ancien : je lis et écris de la poésie depuis très longtemps.

« Mon ancrage en Bretagne, s’il est effectif, n’est pas le socle de la ligne éditoriale de la maison d’édition. »

GR : Quelle place occupent les voyages, notamment en Irlande, dans votre manière de lire, d’écrire et de publier ?

PLG : J’ai effectivement vécu un certain nombre d’années en Irlande, mais pas seulement. L’Irlande, où j’ai voyagé et travaillé en van, est une île qui suinte la poésie, une poésie qui, par écho, est venue à moi naturellement via les nombreuses situations et rencontres. J’ai écrit un road-movie fleuve qui se situe en Europe et dans les Amériques.

GR : Votre parcours artistique est multiple ; comment ces différentes pratiques nourrissent-elles votre travail d’éditeur ?

PLG : J’ai été artiste de cirque, vivant de façon itinérante. J’ai aussi joué dans un certain nombre de films en tant que comédien, notamment dans le rôle de Jack Kerouac, et je me consacre désormais à la réalisation ainsi qu’à l’écriture de scénarios. Du cirque et du cinéma m’est venu le souci du détail, de l’observation et de l’exigence. Rien n’arrive seul dans l’existence, et je m’en sers pour retranscrire cela dans l’édition. Un point important : le plaisir et la passion.

« Du cirque et du cinéma m’est venu le souci du détail, de l’observation et de l’exigence. »

GR : Comment percevez-vous la place actuelle de l’édition indépendante de poésie dans le paysage littéraire ?

PLG : La poésie est par nature marginale dans la société française au sens large, au-delà même du paysage éditorial. Cela ne date pas d’aujourd’hui, il faut s’en accommoder.

GR : Quelles sont les principales difficultés à faire vivre une maison d’édition sans subventions ?

PLG : Les difficultés sont nombreuses, financières principalement. Je ne me rémunère pas : je ne suis pas éditeur de poésie pour l’argent mais par altruisme. C’est la passion et le plaisir de faire découvrir des auteur(e)s qui me guident. RAZ poursuit son chemin sans se préoccuper du panel existant.

GR : Votre catalogue s’ouvre à plusieurs langues et territoires ; quelle ambition guide cette dimension internationale ?

PLG : Cette dimension internationale est guidée par mes rencontres. Les auteur(e)s, parfois étrangers, et leurs textes que je publie viennent de ces rencontres. Mon ambition est de faire découvrir en France ces auteurs déjà reconnus dans leur pays.

GR : Selon quels critères choisissez-vous les auteurs que vous publiez ?

PLG : Le coup de cœur et l’instinct.

GR : Quelle vision portez-vous pour l’avenir de RAZ éditions ?

PLG : La vision temporelle se porte sur deux à trois ans, avec une adaptation possible au fur et à mesure, je ne m’interdis pas non plus d’arrêter l’édition et de partir en voilier aux îles Marquises, comme jadis Jacques Brel et Paul Gauguin. Pour paraphraser Henri Michaux : Je vous écris d’un pays lointain, ajoutant pour ma part : Ce pays lointain est au fond de moi-même.

RAZ éditions

Fondée en 2015 par Philémon Le Guyader, RAZ éditions s’inscrit dans le paysage discret mais actif de l’édition indépendante de poésie contemporaine. Installée en Bretagne, la maison revendique une approche artisanale : formats variés, attention portée à la matérialité du livre, tirages limités pour certaines publications. Sans recourir aux subventions, RAZ construit un catalogue guidé par l’instinct et le « coup de cœur », privilégiant des écritures singulières, parfois marginales.

La ligne éditoriale s’organise autour de plusieurs axes : poésie contemporaine, rééditions d’auteurs récents, et livres d’artistes. Ces derniers, souvent conçus en collaboration — notamment avec Helena Gath — prennent la forme d’objets bilingues (français-espagnol), tirés à peu d’exemplaires, signés et numérotés. Plus largement, la maison cultive une ouverture internationale, accueillant des voix étrangères découvertes au fil des rencontres.

Entre exigence formelle et liberté de ton, RAZ éditions défend une vision de la poésie comme espace d’expérimentation, en marge des logiques commerciales dominantes.

Pas de commentaire

Postez un commentaire

#SUIVEZ-NOUS SUR INSTAGRAM