La poésie sort du livre… et s’installe à votre table

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Depuis juillet 2024, le collectif Poésie sans Merci secoue la torpeur poétique bourguignonne à coups de comptoirs ambulants, de banquets littéraires et d’ateliers qui refusent l’élitisme. Portrait d’une aventure à deux voix, entre Dijon et la Côte d’Or, portée par Annabelle Larcheveque et Cloé Przyluski.

Il y a ceux qui pensent que la poésie c’est bon pour les classes de CM2 et les enterrements. Et il y a Poésie sans Merci. Le collectif a moins de deux ans, pas de local fixe, pas de budget confortable, mais une conviction chevillée au corps : la poésie est partout, elle est en chacun, et la laisser croupir dans les anthologies serait une faute. Depuis Fontaine-lès-Dijon, en Côte d’Or, Annabelle Larcheveque et Cloé Przyluski ont décidé d’aller chercher le public là où il est — dans les jardins, les CDI, les festivals, les collèges ruraux — plutôt que d’attendre qu’il vienne à elles.

Le point de départ est celui de deux trajectoires qui finissent par se croiser au bon moment. Annabelle vient de la médiation culturelle et de l’éducation populaire : elle a fait écrire des publics variés, animé des ateliers de théâtre, accompagné l’art vers ceux qu’il n’atteint pas spontanément. Mais l’écriture, la sienne, reste longtemps dans l’ombre — pas tout à fait assumée, dit-elle. Novembre 2024 marque un tournant : son premier recueil, Quelque chose danse, paraît aux éditions Les Souffleurs de vers, maison dirigée par la poétesse et slameuse Léa Cerveau. En janvier de l’année suivante, elle a quitté son emploi salarié pour se consacrer pleinement à l’aventure poétique. Un pari. Cloé Przyluski, elle, s’est définie depuis longtemps comme poétesse-collagiste. Sa pratique est celle de la spontanéité absolue : elle découpe et déchire des pages de Télérama — son magazine fétiche — et laisse surgir des œuvres sans savoir à l’avance ce qu’elles diront. Elle avait déjà monté en 2017 sa propre structure, Un monde en herbe, pour partager ces pratiques en atelier. Mais travailler seule commençait à peser.

De cette rencontre entre une poétesse de l’écrit et une poétesse du collage, entre une médiatrice aguerrie et une plasticienne intuitive, naît Poésie sans Merci. La complémentarité est réelle, assumée, parfois un peu poreuse aux bords — les deux femmes reconnaissent qu’elles peinent encore à s’accorder des temps de création personnelle distincts des temps de médiation. Mais le socle de valeurs, lui, est solide.

Casser le mythe

Ce que défend Poésie sans Merci, c’est une poésie militante dans son rapport aux publics. Pas militante au sens partisan du terme, mais au sens de Jean-Pierre Siméon — l’ancien directeur artistique du Printemps des Poètes et directeur de la collection Poésie/Gallimard — qui écrit dans La poésie sauvera le monde que la poésie n’est pas ce qu’on a voulu nous en faire croire à l’école. Le manifeste du collectif enfonce le clou en treize points : la poésie est partout, elle est en chacun, elle est joie, elle est acte de résistance. L’enjeu n’est pas rhétorique. Les deux femmes croisent chaque jour des gens qui pensent que la poésie est difficile, ennuyeuse, élitiste, scolaire — et elles ne font pas une séance sans que quelqu’un leur dise qu’il ne sait pas écrire. Déverrouiller cette conviction-là, pour elles, c’est l’essentiel du travail.

La forme la plus visible de ce travail, c’est le comptoir à poèmes. Un stand transportable — deux tables, des tabourets, du matériel créatif — que le collectif déploie dans des festivals, des jardins de monuments historiques, des espaces publics. Le dispositif se scinde en deux volets pensés comme les deux faces d’une même pièce. D’un côté, un atelier sur le pouce : on invite les passants à s’asseoir, on leur propose des jeux d’écriture rapides, des contraintes légères pour court-circuiter la peur de la page blanche. De l’autre, une performance d’écriture inspirée du Déversoir d’Arthur Teboul — le chanteur de Feu! Chatterton devenu poète de l’instant — où la poétesse écrit en quelques minutes un poème unique pour la personne en face d’elle, le lui lit à voix haute, le signe, le date, le plie, et le lui offre. Écrire ou se faire écrire : le public choisit, ou fait les deux.

L’autre invention récente, c’est le banquet poétique. Lors d’une intervention dans un lycée dijonnais, plutôt que de proposer un atelier standard, les deux artistes ont dressé une grande table comme pour une fête : nappe, bougies, fleurs, feuilles posées comme des assiettes, ciseaux et stylos en guise de couverts. La scénographie décale l’approche, désamorce la résistance, donne envie de comprendre ce qui se passe avant même que l’atelier commence. La méthode — inventer des formes pour que le cadre fasse déjà partie du poème — est symptomatique de leur manière de travailler : du clé en main, oui, mais toujours avec une part de co-construction avec les partenaires, et une adaptation au public, au lieu, à la configuration du moment.

La Bourgogne, pour commencer

Pour l’instant, le collectif rayonne essentiellement sur la Côte d’Or. Pragmatisme géographique — les deux femmes sont jeunes mamans — mais aussi opportunisme lucide : la Bourgogne-Franche-Comté n’avait pas d’offre poétique dense, le terrain était disponible. Il n’existe pas de maison de la poésie à Dijon — Annabelle a d’ailleurs croisé Patrick Verschueren, président de la MAIPO (la Fédération des Maisons de Poésie), pour explorer cette piste. L’idée est dans un coin de la tête, sans calendrier. En attendant, les sollicitations commencent à arriver sans démarche de leur part — bouche à oreille, surprise des partenaires devant des formes qu’ils n’attendaient pas. En décembre dernier, Annabelle a animé seule un comptoir à poèmes au marché de la poésie de Lille, Cloé étant empêchée. Elle y a proposé, entre deux poèmes écrits sur le vif, des caviardages — l’exercice du feutre noir qui fait disparaître des mots pour révéler un texte latent — simple, accessible, efficace.

Ce qui frappe dans leur démarche, c’est moins la revendication d’une esthétique particulière que la défense d’une posture. Poésie sans Merci ne forme pas des écrivains, ne prétend pas accompagner vers la publication, ne juge pas la qualité des textes produits. Ce qu’elles veulent, c’est que quelqu’un reparte avec un regard différent — le sentiment que lui aussi peut faire poésie, peut poser un regard sensible sur le monde. La référence qui revient, presque comme un credo, est le vers d’Hölderlin — souvent attribué — sur l’art d’habiter poétiquement le monde. La filiation intellectuelle est claire : Siméon, Christian Bobin, J.M.G. Le Clézio, Roberto Juarroz…

Reste une tension que les deux femmes n’esquivent pas : celle entre le désir de participation maximale et le milieu poétique traditionnel, avec ses chapelles, ses soirées où le poète est d’un côté et le public de l’autre, immobile et silencieux. Elles ne méprisent pas ces formats, elles en reconnaissent la valeur. Mais ils ne sont pas leur terrain. Leur terrain, c’est la zone poreuse entre créer et faire participer, l’horizontalité revendiquée d’ateliers où elles écrivent avec les gens, pas pour eux.

La poésie est en train de revenir — les marchés, les festivals, les poètes contemporains très lus comme Arthur Teboul ou Clara Ysé, la présence croissante sur les réseaux sociaux en témoignent. Poésie sans Merci a choisi d’y prendre sa place à sa façon : sans local fixe, sans programme institutionnel, sans filet. Avec deux tables, des tabourets, et la conviction que n’importe qui peut s’asseoir.

Poésie sans Merci

Le collectif Poésie sans Merci développe des actions variées pour faire sortir la poésie de ses cadres traditionnels et la rendre accessible au plus grand nombre. À travers des dispositifs de création et de médiation, il favorise la participation du public et investit des lieux multiples, au plus près des gens.

Porté par une vision d’une poésie vivante, simple, joyeuse et engagée, le collectif la conçoit comme un outil d’émancipation, capable de créer du lien social et de transformer les regards. Ateliers d’écriture, collages, mises en voix, expériences sensorielles ou projets participatifs : autant de formes pour encourager une approche sensible du monde, renforcer le lien au vivant et ré-enchanter le quotidie

Annabelle Larcheveque

Annabelle Larcheveque est poétesse et médiatrice culturelle. Elle a publié Quelque chose danse (Les Souffleurs de vers, novembre 2024), son premier recueil, et participé au projet pluridisciplinaire Dijon vu par avec le photographe Pascal Reydet.

Cloé Przyluski

Cloé Przyluski est poétesse et collagiste. Elle travaille à partir de matériaux découpés et déchirés dans la presse écrite, privilégiant la spontanéité de l’instant créateur. Elle a fondé Un monde en herbe

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