Quand Dieu voyage

Photo : © Meetash Taneja
Quand Dieu voyage
Arundhathi Subramaniam – Traduction de Roselyne Sibille – Éditions Banyan

La façon dont tes paroles m’atteignent, marche fantôme à travers toutes ces tensions, membranes douteuses du moi.

La façon dont tu désencombres ces rues et ruelles pour que je puisse m’élancer à travers l’éclat des étoiles et l’aqueduc, les canaux lumineux d’un monde devenu vénitien.

La façon dont tu entres et les événements du jour s’éparpillent comme des îles dans la mer.

La façon dont tu arrives..

Ta façon d’arriver (extrait)

Avec Quand Dieu voyage, la poétesse indienne transforme le doute, le désir et la ville en terrain spirituel mouvant. Une poésie physique, nerveuse, qui refuse les clichés mystiques.

La spiritualité produit souvent une littérature prévisible. Des phrases pleines de sagesse, des métaphores flottantes, un vague parfum d’encens. Quand Dieu voyage d’Arundhathi Subramaniam prend tout ça à revers dès les premières pages. Ici, Dieu n’attend personne dans un temple silencieux. Il traverse la circulation, surgit dans une histoire d’amour qui fatigue, dans un corps qui doute, dans les gestes les plus ordinaires.

Publié aux Éditions Banyan dans une traduction de Roselyne Sibille, le livre permet surtout de découvrir en français une voix majeure de la poésie indienne contemporaine. En Inde, Arundhathi Subramaniam n’a rien d’une autrice confidentielle : poète, essayiste, journaliste culturelle, elle occupe depuis des années une place importante dans le paysage littéraire anglophone indien. Son recueil original, When God Is a Traveller, publié en 2014, avait notamment été remarqué par le prix T.S. Eliot.

Ce qui frappe immédiatement, c’est le refus du folklore spirituel. Subramaniam connaît les traditions indiennes, pratique le yoga, s’est intéressée à la pensée de l’Advaita Vedanta, mais elle n’en fait jamais une vitrine exotique. Sa poésie reste ancrée dans le réel le plus immédiat : les rues de Bombay, les tensions du couple, l’usure mentale, la solitude moderne. Le sacré n’arrive pas d’en haut. Il traverse les fissures.

Bombay plutôt que l’Himalaya

Le livre avance par secousses. Certains poèmes tiennent en quelques lignes très nettes, d’autres s’ouvrent davantage, presque comme des monologues intérieurs. Mais il y a toujours cette façon de garder le texte en mouvement, de ne jamais installer une vérité définitive.

Subramaniam écrit souvent depuis l’inconfort. Elle préfère les zones troubles aux certitudes bien rangées. Dans ses textes, le désir n’est jamais opposé à la spiritualité. Au contraire : il devient parfois une manière de percevoir le monde plus intensément. C’est sans doute là que le livre trouve sa singularité. Beaucoup d’écrivains parlent du corps ou du sacré. Peu arrivent à faire tenir les deux ensemble sans tomber soit dans le discours mystique, soit dans la pose intellectuelle.

Son écriture possède aussi quelque chose de très urbain. Bombay traverse les pages comme une énergie nerveuse. On est loin des images de carte postale associées à la poésie dite “spirituelle”. Le métro, les rues encombrées, les relations humaines sous pression : tout cela fait partie du paysage intérieur du livre.

Et puis il y a l’humour, discret mais constant. Une ironie sèche, parfois presque désabusée, qui empêche les poèmes de devenir solennels. C’est ce mélange qui rend l’ensemble vivant.

Une voix postcoloniale sans slogan

Arundhathi Subramaniam appartient à cette génération d’écrivains indiens qui écrivent en anglais sans chercher à “occidentaliser” leur imaginaire. La langue anglaise devient chez elle un espace de circulation plutôt qu’un héritage figé. Mythes hindous, éducation catholique, références contemporaines, culture urbaine : tout se mélange sans programme théorique apparent.

Le livre parle finalement beaucoup de déplacement. Déplacement intérieur, culturel, affectif. Rien n’est stable dans cette poésie — et certainement pas Dieu, qui reste une présence mouvante, parfois insaisissable, parfois très concrète.

La traduction de Roselyne Sibille parvient d’ailleurs à préserver cette mobilité. Ce n’était pas gagné. La poésie de Subramaniam repose beaucoup sur les glissements de rythme, les doubles sens, les changements de température émotionnelle. Le français tient ici sans raidir le texte, ce qui relève de l’équilibrisme.

Il y a aujourd’hui beaucoup de livres qui utilisent le vocabulaire du spirituel comme une ambiance. Quand Dieu voyage fait autre chose. Le recueil cherche moins à rassurer qu’à rester éveillé au chaos du monde contemporain. Dieu n’y est jamais installé. Il passe. Et c’est précisément ce mouvement qui donne au livre sa force peu commune.

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