Louise Massis, l’art de ne pas choisir

Photo : © DR

À Marseille, Louise Massis avance. Pas de permission demandée, pas de case cochée. Photographie, poésie, musique, scène — chez elle, les disciplines ne se relaient pas, elles se superposent, se frottent, coexistent. À 30 ans, elle tient une ligne singulière entre textes à vif, images construites et créations sonores. Une obsession traverse tout ça : faire bouger les émotions plutôt que les figer dans une forme.

Son parcours ne ressemble à rien de programmé. D’abord des poèmes écrits adolescente sur un Skyblog quasi clandestin. La photographie, très tôt. Quelques années dans le milieu du cinéma — une parenthèse plus « rationnelle », dit-elle. Puis le retour de l’écriture, brutal, sans préavis. Une urgence. Chez Louise Massis, la poésie n’est pas une posture : c’est une reprise de possession.

Son recueil Cagnard, publié chez Les Bonnes Feuilles, porte cette tension dès le titre. Le soleil du Sud n’y est pas carte postale. Il écrase, brûle, décape. La chaleur devient état intérieur. Les textes travaillent le corps, le désir d’ailleurs, les paysages traversés, les secousses intimes — sans jamais glisser vers le lyrisme douillet. Le poème garde quelque chose du lieu où il est né, mais refuse d’y rester enfermé.

Quand la poésie devient matière sonore

Cette tension entre image et texte traverse tout son travail. La photographie passe chez elle par la mise en scène, le cadrage choisi, les retouches assumées. Le poème surgit autrement — plus direct, plus viscéral. L’image construit ; les mots extraient. Elle le formule presque sans y penser : chaque médium se révèle différemment. C’est exactement cet écart qui l’intéresse.

Ce trouble intérieur se retrouve aussi dans son poème-film Sans Chair Ni Voix, où l’image en mouvement devient un prolongement du texte plutôt qu’un simple décor. À travers cette forme hybride, elle cherche moins à illustrer la poésie qu’à provoquer une collision entre le regard, le rythme et la voix. Le film avance par fragments, par tensions visuelles, comme si chaque plan tentait de saisir ce qui échappe encore au langage.

Cette logique de friction se retrouve dans Mogaådor, projet musical né avec son complice Charly Hoguet lors d’un voyage à Essaouira — l’ancienne Mogador. Au départ : quelques textes issus de son recueil posés sur des ambiances sonores. Rien de plus. Mais progressivement, les compositions prennent de l’ampleur, les textes changent de respiration, et la poésie quitte la page pour devenir matière.

Les premiers morceaux naissent dans des chambres d’auberges de jeunesse, entre enregistrements improvisés et expérimentations nocturnes. Une résidence à La Factorie, en Normandie, où voix et musique commencent enfin à se construire ensemble, en temps réel. Aujourd’hui, des maquettes existent, des lives ont eu lieu, un EP se prépare. Sans précipitation. L’exigence, chez elle, semble être une façon de tenir debout face au vertige de créer.

Marseille, laboratoire d’une poésie vivante

Son travail ne s’arrête pas à ses propres productions. Depuis plusieurs mois, elle monte la scène mensuelle Cafoutch Poétique à Marseille avec Mehdi Prévot — à La Cômerie, ancien couvent reconverti en lieu culturel. Même logique : ouvrir les frontières. Lectures, performances frôlant parfois le théâtre, scène ouverte tirée au sort. Tout est pensé pour sortir la poésie des cercles fermés où elle aime parfois se contempler elle-même.

Autour d’elle, toute une génération qui mélange les formats sans hiérarchie : scènes indépendantes, collectifs hybrides, textes postés sur Instagram avant d’être imprimés. Entre Laura Vasquez, Roxana Hashemi, le Cipm — Marseille est devenue ces dernières années un laboratoire vivant. Un endroit où la poésie quitte les institutions pour retrouver le mouvement, le bruit, les corps.

Ce qui rend Louise Massis intéressante tient peut-être là : elle ne cherche pas à « réenchanter » la poésie. Elle la remet en circulation. Par les images, les voix, les salles, les voyages, les rencontres. Sans théorie préalable. Sans attendre d’être légitime.

Faire, maintenant, avec ce qu’il y a.

Suivre ou contacter Louise

Cafoutch Poétique

À Marseille, le Cafoutch Poétique s’est taillé une place à part dans le paysage des scènes littéraires indépendantes. Imaginé par Louise Massis et Mehdi Prévot, le rendez-vous mêle poésie, slam, spoken word, musique et performances dans une formule souple, ouverte aux croisements artistiques.

Organisées à La Comerie, les soirées du Cafoutch refusent le ton académique. Ici, les textes se disent à voix haute, circulent entre les disciplines et cherchent le contact direct avec le public. Poètes confirmés, jeunes auteurs et performeurs s’y retrouvent dans une ambiance qui tient autant de la scène ouverte que du laboratoire artistique.

Le projet s’inscrit dans une dynamique très marseillaise : une poésie traversée par les cultures orales, les influences hip-hop, les récits de ville et les écritures contemporaines. Plus qu’un simple événement, le Cafoutch Poétique fonctionne comme un espace de rencontres où la poésie quitte le livre pour redevenir une expérience collective et incarnée.

Pas de commentaire

Postez un commentaire

#SUIVEZ-NOUS SUR INSTAGRAM