Banafsheh Farisabadi : que la poésie nous soit un abri ! 

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Bien avant que les bombes ne recommencent à tomber sur l’Iran, bien avant que le monde ne redécouvre brutalement Téhéran à travers le prisme du conflit Iran-États-Unis-Israël, Banafsheh Farisabadi a vécu toute son enfance et son adolescence à Téhéran et connu des années de guerre, de répression et de meurtre organisé. Son dernier recueil Goûter au Cimetière est un cri, une déchirure mais aussi un témoignage nécessaire. 

Elle le dédie : « à celles et ceux qui sont restés à jamais jeunes — à ceux qui n’ont pas vu ce printemps, ni la renaissance des arbres de Téhéran cette année. À ceux qui ont été réprimés, écrasés, tués, réduits à un numéro parmi des dizaines de milliers de vies fauchées, sous le régime islamique ou sous les bombes d’Israël et des États-Unis. »

Des mots qui résonnent tragiquement aujourd’hui et qu’elle aurait voulu différents – dans un temps moins chargé de pertes, avec un peu plus d’élan vers l’avenir. Mais, pour elle comme pour beaucoup d’iraniens et tant de peuples semblables, aucune joie ne se donne intacte : elle arrive mêlée à l’amertume, à la mémoire du sang versé, aux espoirs brûlés dans le feu et les désastre ».

Une dédicace sans drapeau ni slogan. Seulement le constat d’un pays où la mort finit toujours par rejoindre les vivants.

Des poèmes écrits au fil des tragédies qu’elle a vécues

Son recueil Goûter au Cimetière n’est pas né de l’actualité immédiate. Il vient de beaucoup plus loin. D’une enfance traversée par les sirènes, les exécutions, la peur et les disparitions. D’années passées à vivre sous la République islamique, au rythme des répressions et des silences imposés. 

La majorité des textes de Goûter au Cimetière existaient bien avant leur publication. Avant même d’être écrits noir sur blanc , ils se sont imprimés dans son cœur, dans son âme, jusque dans sa chair. Et sont restés gravés dans sa mémoire, dans ses nuits.

Banafsheh Farisabadi appartient à cette génération qui a grandi à Téhéran pendant les années les plus violentes de l’histoire contemporaine iranienne : la révolution islamique, l’arrivée au pouvoir des mollahs, puis la guerre Iran-Irak déclenchée en 1980 et prolongée durant plus de huit ans. Une guerre totale. Une guerre qui a façonné toute une génération.

À l’époque, le reste du monde savait peu de choses de ce qui se déroulait réellement en Iran. Les informations circulaient mal. Les récits restaient enfermés derrière les frontières. Mais elle, elle a tout vu, elle a tout vécu. Les manifestations. Les arrestations. Les pendaisons. Les corps dans les rues. Les disparitions devenues ordinaires.

Elle vivait seule à Téhéran avec sa mère et sa sœur. Cette violence quotidienne a marqué à jamais l’enfant puis l’adolescente qu’elle était. Sa poésie porte aujourd’hui cette mémoire-là : une mémoire physique, presque organique. Écrire devient alors une manière de survivre. D’enregistrer sa propre souffrance. Une façon de donner forme à ce qui continue de l’étouffer. Pour éveiller les consciences.

Un acte de Shahadat

Goûter au Cimetière n’est pourtant pas un réquisitoire. Banafsheh refuse de parler en militante ou en analyste politique.

« Je ne suis pas une personne politique mais une personne culturelle, une artiste, une traductrice, une poète. »

Elle s’est toujours efforcée de s’éloigner des slogans, de l’information relayée par les media, les journaux, les réseaux sociaux. Ce qu’elle cherche n’est pas de convaincre mais de transmettre une expérience humaine de la violence. 

La nécessité de ce livre s’est imposée à elle. Dans sa postface, l’écrivain Atiq Rahimi** — dont elle a traduit le roman « Les Porteurs d’eau » et plusieurs articles — évoque un acte de Shahadat. En persan, le terme possède une double résonance : le témoignage et le sacrifice. Car de son écriture, Banafsheh ne sort pas indemme ; toute cette violence dont elle parle, ces souffrances, ces meurtres au grand jour, ces corps morcellés, continuent de l’obséder. Ses souvenirs, si noirs soient-ils, sont une sorte d’exorcisme qu’elle paie de ses mots, dans sa chair et dans son corps. Chaque poème semble rouvrir les blessures qu’il tente de traverser.

Son livre est un hymme à la jeunesse fauchée, au prisonnier numéro 58 qui a été pendu avec un bras cassé, à Mohsen 22 ans exécuté en Iran en 2022, à Mohamed 38 ans poussé au suicide…

Ses poèmes ne consolent pas, ils veillent, ils témoignent, répertorient, décrivent, archivent ce que l’histoire voudrait faire disparaitre. Pour ne rien laisser s’effacer.

C’est toute la grandeur de ce petit recueil !

Une langue qui saigne

Le texte est d’une violence rare. Les mots saignent, tuent, torturent : « ces membres épars dans la ruelle », « ces bras tranchés », « ce corps pendu aux mains attachées dans le dos ».

Le verbe « tuer » revient comme une pulsation obsédante : « tuer au lever du soleil », « tuer au coucher du soleil », « tuer dans le respect du cadre légal ». ». Banafsheh nous fait assister à une sorte de mise à nu de la mort, de l’horreur, dans ses moindres détails.  

Rien n’est abstrait. Rien n’est métaphorique. Tout est humain, charnel, d’une réalité dérangeante, parfois même obscène, insupportable par moments. La mort reste physique, concrète. Banafsheh dissèque la souffrance comme on ouvrirait un corps sur une table d’autopsie.

« Ma poésie ne parle pas des causes mais des effets des causes sur ma vie, sur mon corps, dans ma chair. Exprimer cette souffrance devient le début d’un poème. »

L’écriture agit ici comme un exutoire. Pour elle, c’est une sorte de thérapie. Elle est consciente que ce n’est pas une poésie accessible à tout le monde. Elle ne cherche pas à susciter l’empathie. Elle essaie de rendre sensible, presque visible, ce que l’on finit trop souvent par regarder de loin. 

La vie et la mort entremêlées

Et pourtant, au milieu de cette noirceur, quelque chose résiste encore.

Banafsheh mêle aux images de la mort, ses souvenirs d’enfance, les parfums, les oiseaux, les paysages de l’Iran. « le bruit d’un saut de paupières des poissons, l’odeur intense de thym et de menthe, le soleil de juin chante dans mes oreilles, tourne mes cheveux dans le vent »

Ce qui fait dire à Atiq Rahimi : « dans la poésie de Banafsheh, l’érotisme et la mort ne s’opposent jamais. Ils procédent du même flux. La bouche qui embrasse est aussi celle qui brûle, dévore, étouffe. La langue est à la fois organe du plaisir, de la parole et de l’éxécution »

Comme si la vie et la mort avançaient ensemble. L’érotisme et le deuil. Le désir et la disparition.

Comme si les émotions, les sentiments, accentuaient le drame vécu ou au contraire le rendaient non pas acceptable mais supportable.

Comme si la beauté ne supprimait jamais l’horreur mais permettait simplement de continuer à la traverser.

C’est peut-être le miracle de la poésie de Banafsheh !

« Goûter au cimetière n’est pas un livre du désespoir. C’est un livre de résistance, une résistance sans illusion. Résistance par la saturation du langage , par son excès, par son refus de l’élégance. La poète écrit contre toute esthétisation de la souffrance. Elle force le poème à rester du coté de ce qui dérange, de ce qui colle ,de ce qui saigne encore. »

Atiq Rahimi *

La poésie comme refuge

L’une des pages les plus bouleversantes du livre se trouve peut-être là :  dans ce souvenir de trois femmes enfermées dans une chambre de Téhéran, sans électricité ni chauffage, pendant les années de guerre.

Avec sa mère et sa sœur, Banafsheh lisait alors les grands poètes persans : Rûmi, Saadi, Hafez, Omar Khayyam ou encore Forough Farrokhzad. Parfois leur mère chantait les poèmes.

« La poésie était un abri », dit-elle simplement.

Une phrase qui résume peut-être tout le livre.

Aujourd’hui, Banafsheh Farisabadi vit en France. Elle poursuit son travail d’écriture, de traduction et participe à différents projets littéraires et culturels. Elle a quitté définitivement l’Iran en 2022, convaincue qu’elle et sa famille n’y étaient plus en sécurité. Pourtant, elle refuse toujours le statut de réfugiée politique.

Et malgré le désastre, malgré les désillusions, malgré les morts qu’elle continue de porter en elle, une idée demeure intacte : celle du retour possible.

Comme les oiseaux de son enfance — perroquets, toucans, corbeaux — qui ne désireraient rien d’autre que de revoir les grands pins du nord de Téhéran.

« Cette porte doit toujours rester ouverte pour moi. »

* Atiq Rahimi, écrivain et cinéaste, posséde la double nationalité française et afghane. Il a reçu le prix Goncourt le 10 novembre 2008 pour son roman Syngué sabour. Pierre de patience. Contrairement à ses trois premiers romans écrits en persan, Syngué sabour est directement écrit en français, ce qu’il explique: « Il me fallait une autre langue que la mienne pour parler des tabous ».En 2019, Banafsheh Farisabadi a traduit son roman Les Porteuses d’eau du français au persan.

À lire…

Goûter au Cimentière de Banafsheh Farisabadi est paru aux Editions Aux Cailloux des Chemins (Mai 2026). 76 pages. 14€ prix TTC

Banafsheh en bref !

Poétesse, traductrice et artiste peintre.
Banafsheh Farisabadi est née en Iran et réside actuellement en France. Elle écrit depuis l’âge de 17 ans et publie ses poèmes et essais depuis plus de vingt ans. Elle est l’auteure du recueil de poésie Quelques minutes après le suicide (Boutimar, 2009, Téhé- ran). Ses poèmes ont également été inclus dans les recueils col- lectifs Les Citoyens de Mot (Éditions Arvij, 2001-2002) et dans de nombreuses anthologies et revues littéraires internationales, par- mi lesquelles 100 ans de poésie de Téhéran (Éditions Elmi- Farhangi, 2021), Anthology of Persian Poetry (Samuel Jordan Cen- ter for Persian Studies and Culture, UC Irvine, 2017) et La Planète de la Poésie de l’Iran (Éditions Nowrahan, 2024). Ses textes ont été traduits en anglais, turc, arabe et suédois et figurent notam- ment dans les anthologies Dolunayda Kızıl Tef Çalan Kadınlar (Éditions Totem, Istanbul, 2015) et HAIRAN: Poems of Hair and Freedom by Iranian Women in Times of Repression and Struggle (Scottland Street Press, 2024).

Parallèlement à son œuvre poétique, elle traduit depuis 2006 des textes littéraires et poétiques du français vers le persan et publie ses traductions, parmi lesquelles Le Dernier jour d’un condamné suivi de Claude Gueux de Victor Hugo, L’Été et toutes les pièces d’Albert Camus, Les Porteurs d’eau d’Atiq Rahimi, et d’autres œuvres majeures.

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