Le Poèmaton : l’embuscade poétique

Photo : © CieChiloe - Camille Odoux

Entrer dans une cabine, tendre l’oreille et se laisser surprendre. Depuis quinze ans, le Poèmaton imaginé par Isabelle Paquet propose une rencontre rare avec la poésie contemporaine : ni lecture publique, ni spectacle, ni conférence, mais un face-à-face invisible entre une voix et un auditeur. Une expérience minuscule en apparence, qui redonne au poème sa force première : celle d’une parole adressée.

La plupart des dispositifs de médiation culturelle cherchent à attirer le public vers les œuvres. Le Poèmaton fait exactement l’inverse : il emmène les œuvres vers le public.

Depuis 2012, cette cabine imaginée par Isabelle Paquet, fondatrice de la compagnie Chiloé à Lyon, s’installe là où on ne l’attend pas forcément : dans une médiathèque, sur une place publique, dans le hall d’une piscine municipale, sur les quais du métro parisien ou au cœur d’un salon du livre. Son principe tient en quelques mots : entrer, s’asseoir, tendre l’oreille.

Derrière une cloison, invisible, une comédienne ou un comédien murmure un poème.

Pas d’écran. Pas d’écouteurs. Pas d’enregistrement.

Juste une voix vivante.

Une cabine pour écouter autrement

L’idée est née d’une interrogation simple. Comédienne de théâtre, Isabelle Paquet constate que la poésie, lorsqu’elle est portée sur scène, est souvent absorbée par la forme spectaculaire. Le public assiste à un spectacle avant d’écouter un poème.

Le Poèmaton inverse cette logique.

Inspirée du Photomaton, la cabine supprime l’image pour ne conserver que l’écoute. La personne qui entre reste seule face à un rideau. Dans la cloison, un petit hygiaphone. De l’autre côté, à quelques centimètres seulement, une voix lui adresse un texte.

Ni le lecteur ni l’auditeur ne se voient.

Cette « double invisibilité » modifie profondément la réception. Libéré du regard des autres, l’auditeur cesse d’être spectateur. Il devient simplement disponible.

« Quand on supprime l’image, les personnes ne sont plus en contrôle de leur image sociale. Elles sont complètement réceptives, abandonnées à la pure écoute.»

Le théâtre utilise souvent le regard comme point d’entrée. Le Poèmaton choisit l’oreille.

Défendre la poésie d’aujourd’hui

Autre singularité du projet : son répertoire.

Le Poèmaton ne s’appuie pas sur les classiques scolaires. Pas de récitations patrimoniales ni de retour obligé aux anthologies du passé. Isabelle Paquet revendique un engagement clair en faveur de la poésie contemporaine.

« On est devenues des militantes de la poésie contemporaine. »

Dans ses boîtes de textes se côtoient notamment Valérie Rouzeau, Antoine Mouton, Ariane Dreyfus, Patrick Dubost, Frédérick Houdaer ou encore Cosima Weiter. Des auteurs publiés au XXIᵉ siècle, souvent peu visibles malgré la richesse de leurs œuvres.

À chaque installation, plusieurs centaines de poèmes sont disponibles. Le choix n’obéit à aucun algorithme ni à aucune demande préalable.

Le texte est choisi sur l’instant.

Et c’est précisément ce hasard qui crée souvent la surprise.

Au fil des années, Isabelle Paquet a entendu d’innombrables visiteurs lui confier que le poème semblait avoir été écrit pour eux. Comme si quelques vers venaient soudain toucher une expérience personnelle dont personne n’avait pourtant connaissance.

Aller là où la poésie n’est pas attendue

Photo : © CieChiloe

L’une des forces du Poèmaton réside dans sa capacité à circuler.

On le retrouve aussi bien au Printemps des Poètes qu’au pied d’immeubles avec des associations de quartier, dans des lycées, des bibliothèques ou des espaces de transit. La compagnie Chiloé refuse de limiter la poésie à ceux qui la fréquentent déjà.

À Chaumont, dans un salon du livre, les visiteurs viennent naturellement vers la cabine.

Dans le hall d’une piscine ou sur un quai de métro, la démarche est différente. Il faut convaincre des passants pressés d’accorder deux ou trois minutes à un texte.

Et pourtant, le dispositif fonctionne.

Parce qu’il ne demande aucun prérequis. Parce qu’il ne suppose aucune connaissance littéraire. Parce qu’il transforme la rencontre avec un poème en expérience immédiate plutôt qu’en exercice culturel.

« La majorité des gens n’ont pas de relation réelle, incarnée avec la poésie. Le projet, c’est de dire des poèmes à tout le monde », affirme Isabelle Paquet.

Le succès du Poèmaton tient peut-être là : il ne cherche pas à expliquer la poésie. Il crée les conditions pour qu’elle soit entendue.

Une aventure collective qui dure

Quinze ans après sa création, le Poèmaton continue de voyager. Plus d’une dizaine de comédiens et comédiennes ont participé à l’aventure. Aujourd’hui encore, plusieurs artistes se relaient par binômes pour faire vivre la cabine.

Le dispositif a traversé la France mais aussi la Belgique, la Suisse, la Finlande ou le Maroc. Il se décline désormais sous de nouvelles formes, notamment à travers des répertoires multilingues et des propositions thématiques qui élargissent encore son terrain d’action.

Pour Isabelle Paquet, l’enjeu reste cependant inchangé : maintenir une relation directe avec les publics.

À l’heure où la culture passe souvent par les écrans, le Poèmaton défend une proposition presque minimale : une cabine, une voix, une personne qui écoute.

Une économie de moyens qui rappelle une évidence parfois oubliée : avant d’être un objet éditorial ou un sujet d’étude, la poésie est d’abord une parole adressée.

Et parfois, il suffit qu’elle soit dite à voix basse pour retrouver toute sa force.

Prochaine date du Poèmaton : 2 août à Lyon dans le cadre du festival "Tout l'monde dehors".

Chiloé… en bref

Créé en 1997 par Isabelle Paquet, Chiloé défend une parole vraie et poétique, pose l’humanité comme valeur centrale de la relation entre les artistes et les spectateur·trices et place le sens au cœur de sa démarche.

Chiloé se définit comme « îlot d’audaces artistiques et pédagogiques », cherche à donner corps à la parole poétique et à produire de l’imaginaire en créant des spectacles mixtes (associant théâtre et autres disciplines artistiques) :

Le Poèmaton – Poésie contemporaine
Ça bavarde les choses – Théâtre d’objets, poésie, trompette
Deux pour dire – Photos/poèmes
Poétik’ de la batterie – Poésie et batterie
Poésie à l’hôp ! – Poésie contemporaine pour les personnes dans les milieux de soin

Le mode opératoire choisi est donc de mettre en présence les artistes du théâtre, de l’écriture, de la poésie, de la photographie, des arts plastiques et de la musique.

Chiloé fait partie de la Friche Artistique Lamartine (Lyon 3) lieu alternatif, autogéré et pluridisciplinaire.

L’équipe Chiloé :
Isabelle Paquet : Directrice Artistique
Nora Méthivier : Responsable de production
Diseur.euses de Poèmes : Cosima Weiter, Marion Piqué, Marie-Laure Millet, Iness Remaki, Julie Romeuf, Cédric Duhem, Elise Moussion.

Photo : © Nicolas Nova

Isabelle Paquet… en bref

Comédienne, metteuse en scène et autrice, elle crée la Compagnie Chiloé définie comme îlot d’audaces artistiques et pédagoqiques, qui est installée dans la Friche artis- tique autogérée Lamartine (Lyon, 69).

Elle s’implique dans des projets où la langue poétique est la matière première : William Shakespeare, Thomas Bernhard, Patrick Dubost, Frédéric Vossier, Valérie Rouzeau, Fré- déric Houdaer, Danielle Collobert, Marguerite Duras…
En 2012 elle invente le Poèmaton, cabine qui offre de la poésie contemporaine chucho- tée en direct par des comédiennes dans l’espace publique (tournée en France, Suisse, Belgique et Finlande). Elle a également créé la chaine youtube ASMR Poèmes / ASMR French poems où elle susurre des poèmes contemporains sous forme de vidéo-poèmes. Avec les poètes d’Ecrits/Studio, elle compose des oeuvres sonores qu’elle donne en public.

Avec le photographe Bruno Dubreuil, elle écrit des textes dans le cadre du dispositif « Deux pour dire ». Elle anime des formations « Lire de la poésie aux jeunes oreilles », des ateliers d’écriture poétique, de lecture à voix haute ainsi que de pratique théâtrale (Uni- versité Lyon 2).

Elle dirige des projets pluridisciplinaires et aime flirter avec les performances notamment Poétik’ de la batterie dans laquelle elle jongle avec les poèmes entre le dire et le chanté en duo avec le batteur Emmanuel Scarpa.

Composites de théâtre d’objets, de poésie, de musique, ses spectacles sont pensés pour des lieux non-dédiés (déambulation en rue, médiathèques, halls…), partout où le public est convié sans avoir à franchir la porte d’un théâtre.

Quelque soit la forme artistique prise, elle continue de creuser l’idée de théâtre-(art)brut qu’elle a conceptualisé lors de résidences en quartiers paupérisés, notamment à Roanne (42) et à Lyon (69).

Pédagogue (titulaire du D.E.), elle anime actuellement des ateliers théâtre pour le service culturel de l’université Lyon 2 et des stages de lecture à voix haute (notamment de poé- sie contemporaine !).

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