02 Mar Catherine Tourné : faire émerger les mots
Des voix suspendues au bord des lèvres et des plumes. Sans l’entremise des éditeurs, la poésie resterait rumeur. Sans ces révélateurs et passeurs, la plus libre des littératures demeurerait captive de son propre silence. Rencontre avec une actrice déterminante de la scène poétique contemporaine, Catherine Tourné, fondatrice des éditions LansKine.
Archéologue, journaliste d’art, puis fondatrice des éditions LansKine, Catherine Tourné accompagne depuis dix-huit ans des écritures qui déplacent la langue, donnent du relief et créent des lignes de fuite. Son travail ne se limite pas à publier des livres : il consiste à permettre aux mots — ceux qui interrogent, bousculent, fissurent l’ordre établi, émeuvent ou dérangent — de s’incarner et de trouver leur résonance. Par son engagement et par des lieux de rencontre comme L’Ours et la Vieille Grille, co-créé avec l’auteur Paul de Brancion, elle veille à ce que la langue trouve son monde et que le monde, à son tour, respire plus largement grâce à elle.
Monsieur Lanskine, l’Ours et la Vieille grille
La poésie se révèle rarement d’elle-même. Elle prend forme et vie dans le jeu subtil des contingences. Comme l’image en photographie qui n’apparaît qu’au contact du bain révélateur, comme la matière transformée par l’alchimiste, la poésie n’existe pleinement que lorsqu’elle est activée par des forces combinées. Un poète qui inspire, un éditeur attentif, un lecteur sensible à l’inattendu, un livre posé au bon endroit au bon moment puis un passeur – à la fois mage et devin – qui non seulement pressent le désir latent de découverte et la quête de déplacement mais indique le seuil d’une voix qui saura toucher. Puis transmet la bonne clef. La rencontre poétique est ce moment fragile et prodigieux où le texte s’incarne et déploie son monde…au bon entendeur.
Du hasard ? sans doute un peu, si tant est qu’il existe. Le destin ? Assurément. De la passion, de l’engagement et le désir de transmission ? Incontestablement.
Il était une fois…
Par un temps gris ou peut-être pas tant que cela, chaud ou froid cela ne compte pas, dans les rues de Paris une jeune étudiante de l’Ecole du Louvre longe la Comédie Française et retient ses pas devant la vitrine d’une librairie pour le moins déroutante. Trois livres y sont présentés, comme une suspension. Une interrogation dessine son point, le mystère s’installe, la curiosité emboîte le pas, l’envie d’être déstabilisée dans son savoir statue. Elle s’aventure.
Monsieur Lanskine l’accueille puis ferme la porte à clef. Stupeur et quelques tremblements. L’inquiétude se dissipe lorsqu’il lui propose un café. Pendant une heure qui s’étire presque jusqu’à la seconde, ils parlent. De tout, de rien. De littérature beaucoup, de la vie surtout. Lorsque l’échange touche à sa fin, il lui souffle : “revenez dans quinze jours, j’aurai un livre pour vous.” Elle ressort sans autre objet dans les mains que le cadeau de l’attente.
Une histoire se tisse de quinzaine en quinzaine, avec la patience des correspondances. Un rendez-vous régulier offrant chaque fois de nouveaux territoires à explorer. La jeune Catherine Tourné découvre de fil en mots leur magie – avec une inclination pour la poésie -, l’importance de faire vaciller poncifs et autres vieilles lunes, l’appel de l’inconnu – cette brèche qui redonne du souffle et redessine des reliefs dans les plaines des sentiers battus.
Quelques années plus tard, en 2008, alors que nombre de maisons d’édition s’éteignent, elle fonde la sienne. Les éditions LansKine. Un nom comme un hommage et un rappel : la poésie est un feu sacré à transmettre.
Pour parfaire cette devise, et parce qu’il manquait des personnages à l’histoire, L’Ours et la Vieille Grille voit le jour en 2021 dans le Quartier Latin à Paris. Un lieu dédié à la poésie contemporaine et à la littérature d’aujourd’hui co-créé avec l’auteur Paul de Brancion. Une librairie-café-restaurant d’un côté, un espace de lectures, performances, concerts et expositions de l’autre. Avec l’envie de voir la poésie circuler autrement : par la voix, la proximité, la rencontre, prévue ou impromptue. Et qu’elle ne soit plus un genre discret relégué aux rayonnages du fond, mais une présence vivante, incarnée, partagée, sans frontières ni limites de formes. Un pont, entre les arts.
Pourquoi un ours ? pourquoi une vieille grille ? me direz-vous.
L’ours comme un clin d’oeil aux origines pyrénéennes de Catherine Tourné, à son côté majestueux, sauvage et humain à la fois (avec une allusion espiègle à la fable presque éponyme de La Fontaine : L’ours et l’amateur de jardins). Une force brute qu’on ne peut pas dompter, libre, comme la poésie. Mais douce aussi, comme l’ourson de notre enfance.
La Vieille Grille car ce fut d’abord un café-théâtre mythique ; Jacques Higelin, Brigitte Fontaine, Yoko Ono, pour ne citer qu’eux, s’y produisirent. « Qui n’a jamais entendu Yoko Ono hurler n’a rien entendu de sa vie », assurait Béatrice Moulin, ancienne propriétaire, à Catherine Tourné lors des visites du lieu qu’elle allait investir.
La terre est bleue comme une orange
Nous sommes assises face à face, dans l’espace café de L’Ours et la Vieille Grille. Catherine Tourné me tend un expresso ; et très vite, les mots circulent, avec la fluidité des discussions informelles. Jules, jeune recrue des éditions, pianote sur son ordinateur, à la table d’à côté, tout en gardant l’oreille attentive, prêt à participer à la conversation.
Une ambiance chaleureuse, à l’image du lieu.
“La poésie est un art qui interroge la langue” me lance-t-elle rapidement en rappelant le célèbre vers de Paul Eluard :La terre est bleue comme une orange.
« Ce qui est intéressant à mon sens est le frottement, la perturbation, l’interrogation. »
Comme le vers de Paul Eluard, où l’entremêlement des sens et le surréalisme qui s’en dégage ont de quoi ébranler quelques certitudes, pour Catherine Tourné, la poésie a bien cette fonction cruciale de “décaler notre perception” et par là même “d’interroger la langue ainsi que le monde qui nous entoure”. Elle souligne alors l’importance des mots tandis que nos sociétés tendent au discours commun, nivelé, lissé, souvent amoindri. L’éditrice note un glissement sémantique déshumanisant et potentiellement dangereux. Les réfugiés sont devenus des migrants (comme les oiseaux migrateurs). De même, quelqu’un qui est entre la vie et la mort, sera présenté comme une “urgence absolue”. On minimise, on brutalise.
« Je ne publierai pas certains livres de poésie, même de qualité, s’ils présentent des images attendues. »
La ligne éditoriale des Editions LansKine est claire : défendre des singularités stylistiques et des écritures exigeantes. Refuser les lieux communs. S’éloigner de la “poésie des tripes” repliée sur l’expression intime pour ouvrir le champ à des questionnements de société, à la philosophie, au politique.
Repousser les limites formelles aussi, par l’exploration de formes hybrides. Ainsi, la collection Poéfilm propose un prolongement cinématographique du texte : une œuvre en dialogue avec le livre, qui enrichit l’expérience poétique par l’image et le mouvement. Dans d’autres publications, la photographie entre en résonance avec les mots, créant un espace où texte et image se répondent.
Faire corps avec le monde d’aujourd’hui, enfin. C’est ici que Jules entre en scène. Il me parle de la collection qu’il est en train d’imaginer : des poètes jeunes, de sa génération, inscrits dans une esthétique post-internet. Il s’agit de prendre en compte un langage, des codes et des références dans lesquels les nouvelles générations baignent quotidiennement. Jules rappelle que la poésie n’a pas pour seule vocation l’expression de soi : elle peut aussi incarner une attitude, une posture face au monde. Il souhaite ainsi prendre le contre-pied d’une poésie strictement viscérale pour proposer d’autres perspectives. Parmi les projets à venir figure la traduction d’un auteur anglais, Sam Riviere, qui a consacré un recueil aux 72 jours de l’un des mariages de Kim Kardashian. Une manière d’explorer les mythologies contemporaines et la fabrique médiatique de nos imaginaires.
Sans orgueil ni préjugés
« Lire la poésie, c’est lâcher ce que l’on a appris »
S’aventurer dans la contrée poétique requiert un certain état d’esprit. Pour Catherine Tourné, lire de la poésie c’est “accepter de se laisser conduire par quelqu’un d’autre”, lâcher prise pour se retrouver seul face au texte (et peut- être ainsi soi-même). Quand l’extraordinaire surgit, un mot interpelle, provoque un arrêt sur image et vous emmène voir ailleurs. Les poètes soupçonnent-ils les mondes qu’ils ouvrent grâce au monde de leur texte ? Comme il y a autant de lectures possibles que de lecteurs, l’éditrice n’aime ni les préfaces ni les prologues dans les ouvrages qu’elle publie, pour “ne pas orienter”, et leur préfère les éventuels postfaces.
A tous les frileux ou les complexés, elle prodigue le conseil suivant : “comprendre le texte n’est pas une nécessité immédiate”. Aussi, pour envisager la poésie avec sérénité, il est question de laisser au vestiaire les préjugés, d’oublier le trop intellectuel et d’aborder la première lecture du texte avec un “léger flottement”. Les secondes lectures font souvent jaillir des pépites passées inaperçues la première fois.
La poésie n’a pas pour fonction première de divertir rappelle également Catherine Tourné. Lâcher prise c’est aussi accepter que certains textes puissent hérisser le poil. “Il est alors important de s’interroger” insiste-t-elle. Pourquoi un texte me met-il dans cet état ? Pourquoi l’auteur écrit-il de cette façon ? C’est par ces questions que les brèches s’ouvrent dans les conceptions, et que le monde respire plus amplement.
La démarche de l’éditrice est la même pour sélectionner des manuscrits. Comme un explorateur qui va, et verra bien ce qu’il y a là-bas, sans attente mais bien disposé face à l’imprévu. “Je ne cherche pas ce que je pense trouver” me dit-elle en faisant référence au récit Le Poisson-Scorpion de Nicolas Bouvier, qui transforme un séjour fiévreux au Sri Lanka en une descente intérieure où le voyage devient confrontation à la solitude, à la maladie et aux zones obscures de soi. “Il s’agit d’avoir le courage d’aller vers l’inconnu”, avec humilité, pour tomber sur un texte et se dire “je ne savais pas que c’était ce que j’attendais”.
Le fric c’est chic...ou pas
Dans le milieu poétique, l’argent ne se met jamais sur la table, me confie Catherine Tourné. Question de bienséance, semble-t-il. Alors j’aborde le sujet franchement. Vit-elle de l’édition ? Elle sourit. Non. Elle maintient tout juste l’équilibre, ne se verse aucun salaire, et c’est déjà une prouesse au regard des tirages confidentiels propres à la poésie. Samedi, dimanche ? Elle ne connaît pas. Ici, on ne compte ni ses heures, ni ses deniers. Un travail de passion, peu valorisé – à l’image de celui des poètes eux-mêmes. Et pourtant, elle tient. Publier des premiers livres, défendre des voix nouvelles, travailler l’objet avec exigence : « On ne veut pas de livres moches ! » lance-t-elle. Les ouvrages sont cousus, le papier choisi avec soin, les couvertures singulières. L’esthétique est pensée avec autant d’attention que le texte, tout en maintenant des prix accessibles.
Mais très vite, l’éditrice met les pieds dans le plat : la fragilité économique du secteur et certaines politiques culturelles mal ajustées fragilisent l’ensemble de l’écosystème et créent des tensions. Les poètes se disputent les résidences ; lorsqu’ils obtiennent des aides, les contreparties sont lourdes – animation d’ateliers, conférences, interventions. Beaucoup enseignent pour vivre. Pour les autres, c’est une course permanente aux publications et aux soutiens. Les éditeurs, eux aussi sont sous pression. La durée de présence des livres en librairie s’est réduite comme peau de chagrin : « d’une année, nous sommes passés à trois mois. » Les ouvrages n’ont plus le temps d’exister. La faute aux libraires ? Pas vraiment. Le marché impose un flux continu de nouveautés. Catherine Tourné le constate avec lucidité : même dans les salons spécialisés, les ventes diminuent.
Pour y remédier, “la poésie et le monde éditorial doivent se réinventer et l’on doit arrêter d’enfoncer des portes ouvertes en se congratulant.”
« Pour moi, le CNL doit aider les textes novateurs. »
D’un côté la poésie progresse, “mais si on enlève les quelques chanteurs, acteurs et poètes inscrits dans le paysage littéraire, cela se complique”. N’y voyez aucune critique de la qualité, “ce n’est pas parce qu’on vend beaucoup qu’on est mauvais” mais l’éditrice insiste sur l’importance de protéger tout un pan de la poésie qui est vitale.
Comment se réinventer ? Comment atteindre davantage de lecteurs ? Comment faire passer des livres nécessaires mais moins “faciles” ? Des questions qu’elle se pose avec Jules. Car malgré les difficultés, jamais l’envie de continuer la transmission ne se ternit.
L’entretien touche bientôt à sa fin, je lui demande son coup de coeur du moment. Elle m’évoque le Pasolini, Transhumaner et organiser (traduit et présenté par Florence Pazottu, une poétesse de la maison). Elle s’enthousiasme qu’il n’ait pas été reçu comme un livre patrimonial et salue un texte libre, éminemment moderne (alors que la version originale est parue aux éditions Garzanti en avril 1971). “Ce livre contient tout ce que j’aime dans la poésie : l’amour, le rapport amoureux, le corps, la politique…” Pasolini évoque les années de plomb en Italie, sa position d’écrivant, d’écrivain et de poète ; son amitié amoureuse avec Maria Callas aussi. Catherine Tourné ajoute : il navigue de forme en forme : des textes d’un classicisme lumineux à d’autres plus trash, vivants, dérangeants. “C’est un texte qu’il faut absolument lire quand on est poète”.
Avant de partir, Catherine Tourné m’offre — avec la complicité de Jules qui s’était éclipsé — le recueil d’Éric Pessan, au titre aussi provocateur que programmatique : Faire émerger les mots ou la poésie on s’en balek. Dans ce livre, Éric Pessan raconte son expérience d’ateliers d’écriture en collèges et lycées. Il y est question de mots qui surgissent…ou résistent. D’échecs, parfois. De miracles, aussi. Et d’une conviction, surtout : « Un mot, une fois qu’on l’écoute vraiment, n’est plus jamais le même. »
Je lance, en guise d’au revoir :
— À dans deux semaines ?
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