15 Juin Les Vieilles
Ils se sont rassurés avec leurs mots
Elle sera mieux ici
Ils ont comparé les maisons
jaugé la propreté
choisi la modernité
Le téléphone dans la chambre
et des géraniums dans le jardin
Elle ne sera pas dépaysée
Ils ne lui ont pas demandé son avis
de toute façon
elle ne se rend pas compte
Elle aurait fini par tomber
se cogner se blesser
Elle aurait fini par mourir
Elle sera mieux ici
jamais seule
surveillée
protégée
cinq fruits et légumes par jours
des repas équilibrés
des activités adaptées
Elle sera bien ici
Avec Les Vieilles, Julie Gaucher s’aventure sur un territoire rarement exploré par la poésie contemporaine : celui de la vieillesse féminine. Loin des clichés et des regards compatissants, elle compose un recueil attentif aux corps, aux gestes et aux existences que notre époque relègue souvent hors champ. Un livre discret dans sa forme, mais d’une réelle force de déplacement.
Il y a des mots que l’on contourne volontiers. Des mots que l’on recouvre d’expressions plus acceptables, plus douces, plus neutres. « Seniors », « aînées », « personnes âgées ». Julie Gaucher choisit le mot que l’on évite : les vieilles.
Celles qu'on traverse sans voir
Ces femmes, on les croise partout. Dans les supermarchés, dans les salles d’attente, sur les bancs des squares. On les voit sans les voir. Sorties du désir, de la représentation, parfois de la conversation elle-même. Elles occupent cet espace étrange que la société continue de produire sans jamais vraiment habiter : la vieillesse féminine, son quotidien, sa chair, sa durée.
Julie Gaucher entre là-dedans sans thèse, sans posture, sans volonté affichée de réparer quoi que ce soit. Elle n’arrive pas avec un manifeste. Elle arrive avec de l’attention.
La littérature a longtemps préféré célébrer la jeunesse, l’élan, la conquête. La vieillesse, quand elle apparaît, c’est souvent comme une conclusion, une chute, un bord de cadre. Quant aux femmes âgées, elles occupent les marges du récit depuis si longtemps qu’on a presque fini par trouver ça normal. Gaucher choisit précisément cet angle mort. Non pour le dénoncer frontalement, mais pour s’y installer, s’y asseoir, y rester le temps d’un livre entier.
Le corps comme mémoire
Ce qui l’intéresse, c’est ce qui reste quand on croit qu’il ne reste plus grand-chose. Une façon particulière de marcher. Un geste de cuisine répété pendant quarante ans sans y penser. Les mains. Les silences entre deux phrases. Elle s’y attarde comme on s’attarde rarement, avec une patience qui finit par changer l’échelle de ce qu’on lit.
Les femmes de ce recueil ne sont ni des symboles ni des leçons de vie. Elles ont travaillé, aimé, porté des familles, traversé des deuils, quitté des maisons. Tout ça est dans leurs corps, pas raconté, juste présent. Gaucher le capte sans l’expliquer. Ses poèmes fonctionnent un peu comme ces photographies où rien d’extraordinaire ne se passe, et où pourtant quelque chose d’irréductible s’est fixé.
Le corps occupe une place centrale dans le recueil, mais pas comme objet de fascination pour son déclin ou sa transformation. Plutôt comme archive vivante, dépôt de temps, surface où s’est posé ce qu’une vie a traversé. Les rides ne sont pas traitées comme des signes de fin. Elles sont traitées comme des faits, avec la même neutralité attentive que le reste.
On avait vu cette façon de faire dans Et elles se mirent à courir, le précédent recueil de l’autrice. Mais là, le livre courait, cherchait le souffle, l’effort, la poussée vers l’avant. Ici tout ralentit. La cadence change. Il s’agit d’une autre forme de présence, moins spectaculaire, plus tenace, celle qui s’installe dans la durée plutôt que dans l’éclat.
Ni sagesse ni déclin
Le piège aurait été d’en faire des figures. Des gardiennes d’une sagesse universelle qu’on leur prête volontiers, en général pour mieux les tenir à distance du reste du monde. La vieille femme comme dépositaire de mémoire collective, comme recours symbolique, comme consolation. Gaucher ne tombe pas dedans.
Ses vieilles ont des colères. Des désirs. De l’humour, parfois acéré. Elles ne sont pas sages au sens convenu du terme. Elles ne distribuent pas de leçons. Elles vivent, avec tout ce que ça suppose d’inconfortable, de contradictoire, de simplement vivant. Ce refus de les idéaliser est l’une des forces discrètes du recueil. Il leur rend une épaisseur que la bienveillance condescendante leur retire souvent sans le savoir.
La réflexion sociale est là, évidente, mais elle ne s’impose jamais comme programme. À une époque qui traite le vieillissement sous angle médical ou démographique, qui en fait une question de coût, de dépendance, de projection anxieuse, Gaucher propose simplement autre chose : du temps accordé, de la présence reconnue, du regard restitué.
Un mot qui tient debout
Ce recueil ne cherche pas à attendrir. Il ne cherche pas non plus à scandaliser. Il cherche à regarder en face, avec une constance tranquille qui finit par avoir raison de l’indifférence.
Et ce faisant, il rend au mot vieilles quelque chose qu’on lui avait retiré. Du poids. De la présence. Une dignité sans guillemets, sans condescendance, sans distance protectrice.
Le fil est simple, au fond : ces femmes existent. Elles ont existé longuement, intensément, dans des espaces que l’histoire ne retient pas. La poésie ne répare pas ça. Mais elle peut décider de ne pas regarder ailleurs. Les Vieilles prend cette décision, et s’y tient du début à la fin.
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