29 Juin Football. Album
Le foot indifférait mon père
Il ne suivait jamais les matchs
Pas plus que je ne suis le catch
Le ski ou le hockey roller
Il aimait Platon et Homère
La politique le potlatch
Le foot indifférait mon père
Il ne suivait jamais les matchs
Ne donnant pas dans le sportswear
Il n’avait ni jogging ni scratchs
Mon coach n’avait rien d’un Kovács
Hidalgo Jacquet ou Lemerre
Le foot indifférait mon père
Football. Album aligne 90 poèmes pour 90 minutes de jeu. Pas d’ode aux tribunes ni de nostalgie de vestiaire : Guillaume Métayer fait du ballon une machine à mémoire, où les noms Panini, les Coupes du monde et les joueurs oubliés deviennent matière première d’une écriture nerveuse, précise, étonnamment juste.
Tout commence souvent par une vignette mal collée. Un visage flou, un maillot trop grand, un nom qu’on prononce à l’aveugle. Pour Guillaume Métayer, ce fragment-là n’est pas un souvenir d’enfance parmi d’autres : c’est déjà une prosodie. Une façon de classer le monde, de le nommer, de l’entendre disparaître.
Le principe de Football. Album est simple, presque implacable : 90 poèmes, comme 90 minutes. Ce qui aurait pu rester un clin d’œil formel devient une mécanique au cordeau. Métayer n’habille pas le football de poésie — il écoute ce que le jeu contient déjà : du rythme, des appels, des retours, des chutes, des noms qui sonnent comme des incantations.
Le terrain comme carte mentale
Le stade de Métayer n’est pas un rectangle d’herbe. C’est un atlas. On y croise la Coupe du monde 1978, Platini, Rocheteau, Zidane, mais aussi l’Europe centrale, les langues étrangères, les mythologies antiques, les fantômes familiaux. Le recueil ne célèbre pas le football comme religion — il le lit comme un alphabet.
Un joueur oublié suffit à rallumer une décennie entière. Les albums Panini, les palmarès, les villes, les clubs : tout cela compose une géographie d’avant Internet, quand le monde arrivait par bribes dans les chambres d’enfant. La force du livre est là — dans ce regard qui ne cherche pas le résultat, mais la trace.
Et cette lecture n’a rien de naïf. Métayer sait que le football fabrique des héros, puis les efface. Il sait que l’enfance ne revient jamais propre. D’où cette tension sourde entre jubilation et perte qui traverse les poèmes. Le match a lieu, puis il s’éteint. Le poème, lui, récupère les miettes.
L'érudition qui joue court
Métayer n’est pas un poète du dimanche. Traducteur, chercheur au CNRS, spécialiste de Nietzsche, Voltaire et Anatole France, il aurait pu faire du football un objet savant — un sport populaire recouvert de bibliothèque. Le livre évite largement ce piège.
L’érudition ne plombe pas le ballon : elle circule avec lui. Les références antiques, la Hongrie, les Coupes du monde n’ont rien de décoratif. Elles montrent comment une passion en apparence mineure peut ouvrir sur l’histoire, la traduction, la chute des empires, la comédie des corps qui vieillissent. Le vieux partage entre culture noble et culture populaire s’efface. Un nom de joueur peut produire autant de vertige qu’un nom d’épopée.
Coup de sifflet final
Football. Album n’est pas un livre sur le sport. C’est un livre sur ce que le sport dépose en nous quand la passion s’est calmée : des noms, des images mal rangées, des commentaires entendus par hasard, une géographie sentimentale impossible à GPS-iser.
Le recueil peut dérouter — il demande d’accepter la répétition, les refrains, les retours. Mais c’est précisément ce cadre qui lui donne sa tenue. Comme dans un match fermé, tout se joue parfois sur un déplacement minime : un nom qui surgit, une rime qui accroche, un souvenir qui déborde.
Guillaume Métayer ne conserve rien. Il le rend le football à sa vitesse première : celle d’une balle qui roule, d’un enfant qui apprend le monde à la couleur des maillots, d’un adulte qui comprend que les équipes de son enfance n’existent plus. La poésie commence là, quand le score ne suffit plus à dire ce qu’on a perdu.
Pas de commentaire