07 Août Tarmac, poésie en zone libre
Dans le cadre de ses ateliers d’écriture poétique en ligne – dont Strophe.fr est partenaire –, Grégory Rateau et ses élèves ont rencontré l’éditeur passionné des éditions Tarmac, Jean-Claude Goiri. À travers cet entretien collectif, ils l’interrogent sur sa conception du métier d’éditeur, les choix qui façonnent la ligne éditoriale de Tarmac, les enjeux de la création contemporaine et la place de la poésie dans notre époque.
Grégory Rateau
Lorsque vous avez fondé Tarmac il y a dix ans, quel manque ou quel désir cherchiez-vous à combler dans le paysage éditorial français ?
Je pense que je ne cherchais pas à combler un manque, mais à compléter le panel de jeunes auteurs par des voix singulières peut-être moins répandues. Alors peut-être que TARMAC était — et reste — un lieu où trouver des voix atypiques.
La poésie occupe une place centrale dans votre catalogue, mais vous publiez également des essais, des récits ou des nouvelles. Comment ces différents genres dialoguent-ils au sein de Tarmac ? Existe-t-il un fil conducteur qui relie toutes vos publications ?
La poésie n’étant pas une forme, elle peut, en tant qu’art, se répandre sur tous les genres : poèmes, nouvelles, récits, romans… Alliée aux valeurs humanistes, elle est donc le fil conducteur d’une écriture chez TARMAC.
Certaines de vos collections naissent d’une proposition thématique adressée aux auteurs. Qu’est-ce qui vous attire dans cette démarche où l’éditeur devient aussi initiateur d’écriture ?
L’intérêt d’une proposition thématique est de faire construire différents regards. Cela permet aussi à des auteurs trop aliénés par leur écriture habituelle de sortir du cadre et de se décentrer. Cette démarche permet également d’initier une rencontre humaine avec un auteur qui m’a surpris.
Nous vivons dans une société marquée par l’instantanéité, les réseaux sociaux et désormais l’omniprésence de l’intelligence artificielle. Quelle place la littérature, et plus particulièrement la poésie, peut-elle encore occuper dans ce contexte ?
La poésie est plus que nécessaire pour ne pas se laisser happer par la vitesse et la superficialité. Elle permet ainsi l’écart indispensable de création et de réflexion dans lequel elle va surgir. La poésie ouvre cet espace vital qui permet la réflexion et le changement. L’IA n’est qu’un outil de plus qu’il faudra apprendre à utiliser avec intelligence et malignité pour qu’il ne ronge pas nos espaces.
Marion Lafage
Quelles sont les grandes caractéristiques de la ligne éditoriale de Tarmac ? Cette ligne a-t-elle évolué depuis la création de la maison il y a maintenant dix ans, et si oui, dans quelle direction ?
Les valeurs humanistes sont au centre de la ligne éditoriale. Non, cette ligne éditoriale n’a pas changé. TARMAC a gardé le cap. Le genre, la forme ou le style n’ont que peu d’importance s’ils sont maîtrisés.
Avec quelles maisons d’édition de poésie vous sentez-vous des affinités particulières ? Quelles sont vos sympathies éditoriales dans le paysage poétique actuel ?
Je crois avoir des affinités avec les éditions PhB et son directeur, Philippe Barrot. Il me semble que nous avons le même souci de l’expérience poétique et du soin pour un livre-objet respectueux de son lectorat.
Marie Delsalle
Vous accordez une attention particulière aux premiers livres publiés par de nouveaux auteurs. Qu’est-ce qui vous motive dans cet accompagnement des débuts et dans la mise en lumière de voix encore peu connues ?
Il est passionnant et satisfaisant qu’un nouvel auteur soit accepté dans sa singularité par les critiques et les chroniqueurs. Une reconnaissance qui va se diffuser vers le public.
Pour la revue L’Homme long, comment travaillez-vous concrètement ? Chaque numéro s’organise-t-il autour d’un thème précis ? Lancez-vous des appels à textes ou privilégiez-vous d’autres modes de sélection ?
Ce n’est pas une revue thématique, chaque numéro publie des textes différents en style et en forme. Cependant, ces textes sont réunis par une nécessité de partager, de scruter et de créer.
Sylvain Jules
Comment envisagez-vous l’avenir de l’édition en général face aux récentes difficultés économiques et aux faillites de certains acteurs majeurs du livre ?
L’économie du livre est en train de chuter d’une manière vertigineuse. Je reste très pessimiste face à ce phénomène, mais je tiendrai comme je peux.
Si vous deviez présenter les éditions Tarmac de manière poétique, comment le feriez-vous ?
Tarmac est inspiré de faits réels provoqués par une lecture irréductiblement abusive de fictions poétiques. Ces dernières servirent à la prolongation d’instants dont la réalité restait constamment à creuser. Nombre de puits furent ainsi créés pour mettre à jour une véracité que seule la poésie était capable de faire jaillir. Abreuvez-vous, les sources sont fraîches et vives, et propres à redonner corps aux corps les plus suspendus à une réalité écrasante.
Claire Demange
La sélection des manuscrits doit parfois être un exercice délicat. Avec le recul ou lors d’une relecture, il arrive sans doute de découvrir des aspects qui avaient échappé à une première lecture. Comment gérez-vous cette part de doute dans votre processus de décision ?
En effet, ce problème est déjà survenu dans un livre déjà publié. J’ai tenté de le dépasser en mettant en valeur les meilleurs aspects du texte que j’avais aussi repérés. Dans un manuscrit non édité, le doute est un critère de non-publication.
Selon vous, la publication d’un livre constitue-t-elle une reconnaissance du talent d’un auteur ou répond-elle à d’autres critères tout aussi importants ?
Il devrait constituer la reconnaissance du talent d’un auteur mais il correspond souvent à des critères autres (recherche de subventions, de chroniqueurs…). Pour ma part, je me limite à la reconnaissance d’un auteur et de sa griffe.
Allan Debatty
À une époque où l’édition papier traverse de nombreuses difficultés, sur quels modèles économiques repose une maison indépendante comme Tarmac ? Les ventes des ouvrages suffisent-elles ou faut-il imaginer d’autres ressources ?
Personnellement, TARMAC repose seulement sur la vente directe des livres par le site, en librairie et dans les salons.
Existe-t-il, à l’inverse, certaines pratiques ou stratégies potentiellement lucratives que vous refusez d’employer ? Si oui, lesquelles et pour quelles raisons ?
Les subventions ou les aides m’obligeraient à voir plus loin que je ne le veux dans l’avenir et à rendre des comptes, des obligations que je ne souhaite pas assumer.
Pas de commentaire