Hermanas

Photo : © Justine Latour - Editions Triptyque
Hermanas
Flavia Garcia – Éditions Triptyque

tu braques ton objectif
sur la tendresse
des nourrissons endormis
tu manies avec douceur
petites mains jointes
et têtes toutes rondes
cils retournés
cheveux collés à la peau
un œuf éclot

« c’est comment mourir »
tu me demandes
sans hésiter je te réponds
« c’est comme venir au monde »

Hermanas - Extrait page 84

Deux sœurs, un cancer, la famille argentine qui remonte à la surface et, bientôt, les grands espaces de l’Ouest nord-américain. Avec Hermanas, Flavia Garcia s’approche de la mort sans transformer la poésie en chambre funéraire. Elle écrit le soin, les corps, la mémoire et cette étrange mécanique familiale qui continue de fonctionner lorsque tout menace de casser. Un livre grave, mais surtout terriblement vivant.

Il y a des livres sur le deuil qui commencent à enterrer leurs morts avant même la première page. Hermanas fait l’inverse.

Flavia Garcia part de ce qui reste debout. Une sœur atteinte d’un cancer, l’autre qui l’accompagne. Les gestes ordinaires, l’attente, les souvenirs qui reviennent sans prévenir. Et cette question : que peut encore la poésie lorsque le corps de quelqu’un qu’on aime commence à nous échapper ?

Garcia refuse le récit clinique. La maladie est là, brutale, mais elle ne dévore pas tout le livre. Ce qui l’intéresse, c’est ce qu’elle déplace : les relations, la perception du temps, l’enfance et toute une mémoire familiale soudain remise en circulation.

Une famille derrière les sœurs

Car Hermanas déborde rapidement la chambre de la malade. L’Argentine revient, avec les générations précédentes, les migrations, les absents. Face à la disparition, il faut refaire l’inventaire : d’où venons-nous ? Qu’avons-nous transporté avec nous ?

Ce mouvement traverse l’œuvre de Flavia Garcia. Née à Buenos Aires et installée au Québec depuis 1987, elle avait déjà exploré l’exil et la mémoire dans Partir ou mourir un peu plus loin puis, avec Fouiller les décombres, l’Argentine de son enfance et les traces laissées par la dictature militaire.

Dans Hermanas, les décombres sont désormais familiaux, affectifs, corporels. Mais la méthode demeure : creuser.

Sortir de la chambre

Puis le livre prend l’air.

Les paysages de la côte Ouest nord-américaine ouvrent brusquement l’espace. Après la proximité du corps malade viennent les distances, la route, une nature dont les dimensions semblent remettre l’existence humaine à sa juste échelle.

Le déplacement est essentiel parce qu’il empêche le recueil de s’asphyxier.

Garcia comprend quelque chose de très simple : pour écrire la mort, il faut parfois regarder ailleurs. Un paysage, une route, une lumière ne consolent de rien. Ils rappellent seulement que le monde continue — constat presque obscène lorsqu’un proche disparaît, mais qui constitue aussi l’une des expériences les plus violentes du deuil.

Le monde n’a pas reçu la nouvelle.

Il persiste.

Et la poésie de Hermanas trouve une part de sa force dans cette friction entre catastrophe privée et indifférence magnifique du dehors.

Écrire le soin sans mode d’emploi

On pourrait facilement ranger Hermanas dans cette littérature contemporaine du « care » qui interroge le soin, la vulnérabilité et les liens. Ce serait juste, mais insuffisant.

Parce que Garcia ne théorise presque rien. Elle part des corps et des souvenirs. Elle laisse la pensée venir après.

C’est ce qui sauve le livre du discours. La sororité n’est pas ici un concept accroché au texte : elle se mesure à ce que l’on fait lorsqu’une sœur tombe malade. Rester. Écouter. Se souvenir avec elle. Supporter l’impuissance. Continuer malgré tout à fabriquer du présent.

Et parfois écrire.

Cette sobriété est d’autant plus intéressante que Flavia Garcia revendique ailleurs une conception très concrète du poète : quelqu’un qui observe, rapproche des éléments éloignés et travaille une langue qui ne se laisse pas toujours faire. Dans Hermanas, cette attention devient presque une éthique. Il ne s’agit pas de rendre la mort belle. Il s’agit de regarder suffisamment longtemps pour que la maladie ne confisque pas toute l’histoire.

La vie n’a pas quitté la pièce

C’est peut-être le paradoxe le plus réussi du livre : Hermanas parle de la fin de vie sans devenir un livre exclusivement tourné vers la mort.

Tout ce qui précède revient cogner aux portes : Buenos Aires, les ancêtres, les migrations, l’enfance, les paysages, les voix. Face à la disparition, Garcia ne réduit pas le cadre ; elle l’agrandit.

La démarche comporte un risque. À force d’entrelacer maladie, généalogie, voyage et souvenirs, le recueil peut parfois donner l’impression de vouloir retenir beaucoup de fils simultanément. Mais cette profusion appartient aussi à son sujet. Une famille n’est jamais une ligne droite. Et le deuil encore moins.

Le mot espagnol choisi pour titre dit finalement l’essentiel : Hermanas. Sœurs.

Pas « maladie ». Pas « deuil ». Pas « mort ».

Sœurs.

Ce déplacement change tout. Le centre du livre n’est pas celle qui disparaît mais ce qui circule encore entre celles qui restent, celles qui partent et celles qui les ont précédées.

Voilà pourquoi Hermanas touche sans chercher à arracher des larmes. Flavia Garcia ne tente pas de gagner contre la mort — combat perdu d’avance. Elle lui dispute simplement le territoire.

Et page après page, elle en récupère une partie.

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