Cartographie d’une rancune

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Cartographie d’une rancune
Matthieu Lorin – Éditions de La Crypte

Me voilà à vous raconter les intervalles : ces fois où le trottoir penche et bouscule la cadence, ces jours à l’allure de dents déchaussées.

Cartographie d’une rancune (785 pas)

Une ville à traverser, 8 820 pas et une colère qui refuse de rester tranquille. Dans Cartographie d’une rancune, Matthieu Lorin transforme le ressentiment en territoire et la marche en instrument de mesure. Pas de règlement de comptes ni de confession à cœur ouvert : le poète préfère user la rancune sur le bitume. Un livre physique, tendu, où avancer devient une manière d’écrire.

La rancune n’a pas bonne presse. Trop mesquine pour la tragédie, trop tenace pour le simple chagrin, elle appartient à ces sentiments que l’on préfère cacher sous le tapis.

Matthieu Lorin, lui, en fait un livre. Et plutôt que de s’asseoir pour examiner la bête, il marche.

Cartographie d’une rancune commence au lever et s’achève 8 820 pas plus tard. Entre les deux, un homme traverse une ville fictive, Marne-la-Poisse, observe ses rues, longe le fleuve, croise des silhouettes et remonte les chemins autrement accidentés de sa mémoire.

Nous sommes quelque part, mais jamais tout à fait là où nous le croyons.

Un livre qui compte ses pas

L’idée formelle est simple et redoutablement efficace : la pagination traditionnelle disparaît au profit du nombre de pas parcourus.

Le lecteur n’avance plus de page en page, mais à pied.

Ce qui aurait pu rester un jeu typographique devient l’ossature du recueil. La marche impose sa cadence au texte, autorise les arrêts et les brusques changements de direction. La rancune fonctionne de la même manière : elle revient, s’éloigne, s’accroche à un détail puis repart ailleurs.

Lorin tient d’ailleurs à la dimension narrative du livre. Les fragments ne sont pas interchangeables : ils composent un itinéraire.

La colère a un corps

Chez Lorin, les sentiments ont rarement la politesse de rester abstraits. Ils attaquent le ventre, la bouche, les dents, la peau.

La rancune pèse, gratte, déforme. Les images sont courtes, souvent brutales. Lorin ne cherche pas la jolie formule ; il préfère celle qui laisse une marque.

Cette écriture doit notamment à Cédric Demangeot, influence revendiquée par l’auteur, mais aussi à Thierry Metz et Guy Viarre. Une famille littéraire où le poème ne gomme pas ses aspérités.

La tension peut parfois devenir presque excessive : à force de densité, certaines images semblent vouloir produire leur impact à tout prix. Mais la marche redonne régulièrement de l’air au texte. Quelques centaines de pas, et le paysage bouge.

Marne-la-Poisse, capitale intérieure

La ville pourrait n’être qu’un décor grinçant. Elle devient progressivement une projection mentale. Trottoirs, vitrines, cathédrale, fleuve : la géographie extérieure se superpose à une autre carte, faite d’enfance, de famille, de regrets et de déceptions.

Le titre prend alors toute sa force. Lorin ne raconte pas seulement une rancune : il en relève la topographie.

Le matériau est personnel, mais l’auteur travaille à effacer ce qui relèverait d’une autobiographie trop identifiable. Les souvenirs demeurent, les coordonnées disparaissent. Le « je » fournit le combustible ; le poème brûle les étiquettes.

C’est ce qui évite à Cartographie d’une rancune de basculer dans le journal intime déguisé.

Il n'y a pas de guérison au bout de la rue

On pourrait attendre la mécanique habituelle : après 8 820 pas, la colère serait épuisée et le poète réconcilié avec lui-même.

Lorin nous épargne cette sortie de secours.

L’écriture ne guérit pas miraculeusement. Elle sert plutôt à mettre en forme ce qui résiste à la réparation. La méthode de Lorin elle-même procède par réduction : écrire, reprendre, supprimer, concentrer jusqu’à atteindre une langue suffisamment dense pour porter ce qui demeure.

Né en Normandie, installé à Chartres où il enseigne, Matthieu Lorin dirige également la revue de poésie La Page Blanche. Avec Cartographie d’une rancune, il choisit un sentiment peu glorieux et décide de le prendre au sérieux, sans l’excuser ni chercher à l’ennoblir.

À l’arrivée, 8 820 pas ont été parcourus. La rancune n’a pas forcément disparu. Mais elle possède désormais des rues, des distances, des détours et une syntaxe.

Une carte.

Et savoir où l’on se trouve est peut-être déjà une manière de chercher la sortie.

Autour de Cartographie d’une rancune, Matthieu Lorin échange avec Grégory Rateau sur ce qui travaille son écriture : la mémoire, les blessures, les rapports familiaux et ce que la poésie parvient à faire de ce qui résiste. Un entretien dense qui permet d’entrer dans les coulisses du livre et d’en saisir les tensions.

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