24 Avr Amérique primitive de Mary Oliver : Poesis ouvre un nouveau chapitre
La maison d’édition Poesis lance sa première collection de recueils de poèmes avec Amérique Primitive de Mary Oliver — enfin traduit en français. Un pari éditorial autant qu’une évidence.
Il y a quelque chose d’un peu paradoxal dans l’histoire des éditions Poésis. Une maison dont le nom sonne comme un programme — la poésie, partout, comme manière d’être au monde — et qui, depuis sa fondation en 2015, avait publié finalement fort peu de poèmes. Des essais, des textes en prose, parfois entremêlés de vers, avec Carles Diaz et Marc Alexandre Oho Bambe, des manifestes, des anthologies, ou des réflexions sur le fait d’ « habiter poétiquement le monde » selon la formule hölderlinienne qui est sa boussole — mais peu de recueils. Cette contradiction apparente, Frédéric Brun, fondateur et directeur de la maison, l’assume volontiers. Et c’est elle qui explique, en creux, pourquoi la naissance de sa nouvelle collection est une vraie nouvelle.
La collection en question n’a pas encore de nom, mais elle a une couleur — une seule, la même pour tous les titres, sobriété revendiquée dans une couverture à rabats au format poche (11,2 × 18 cm). Et elle a désormais un premier titre : Amérique Primitive, traduction française de l’œuvre la plus célèbre de la poète américaine Mary Oliver. Le recueil est traduit par Thierry Gillybœuf et Cécile A. Holdban, le duo qui avait déjà signé pour Poesis La poésie de la terre ne meurt jamais, une anthologie de John Keats mêlant poèmes et extraits de correspondance.
Un Pulitzer dormant dans les tiroirs francophones
Mary Oliver (1935-2019) est une de ces anomalies de la cartographie littéraire internationale : immense aux États-Unis, quasi inconnue en France. Sa poésie, solidement ancrée dans la tradition romantique de la nature, lui vaut une reconnaissance critique très tôt dans sa carrière. Intense observatrice du monde naturel, elle est souvent comparée à Walt Whitman et Henry David Thoreau. En 1984, elle remporte le prix Pulitzer pour American Primitive, paru en 1983. Ce recueil, son œuvre la plus acclamée, rassemble cinquante poèmes visionnaires sur la nature, sur l’amour, et sur la sauvagerie de l’Amérique — celle du dehors comme celle du dedans.
Quarante ans après cette consécration, le texte arrive pour la première fois en français. Le choix du titre de traduction n’était pas évident : American Primitive joue sur plusieurs registres — l’art brut, le primitif au sens noble, l’Amérique d’avant la conquête. Frédéric Brun indique que les deux traducteurs ont longuement débattu avant de s’arrêter sur Amérique Primitive, qui conserve à la fois la géographie et la charge symbolique de l’original.
L'attention comme éthique poétique
Ce qui frappe dans la poésie d’Oliver, et ce que Frédéric Brun souligne avec insistance, c’est qu’elle résiste aux étiquettes. On parlerait volontiers d’éco-poésie — le mot est dans l’air du temps — mais ce serait réducteur et un peu opportuniste. Oliver ne s’inscrit pas dans un mouvement, elle précède les modes. Ce qui la caractérise, c’est un regard : une façon de fixer les détails de la nature — une fleur, un insecte, un oiseau — avec une concentration qui finit par faire craquer quelque chose. Dans la préface du recueil, elle pose l’attention comme condition première de toute écriture. Regarder vraiment, avant de parler.
Ce regard n’est pas idyllique. American Primitive célèbre le monde naturel tout en n’oubliant pas la part sombre de la présence humaine sur ce continent. La mémoire des peuples amérindiens traverse les poèmes, et les cycles naturels — mort, prédation, renouveau — n’y sont jamais édulcorés. L’émerveillement chez Oliver est lucide, presque physique.
Quant à la traduction, elle a été, selon Frédéric Brun, un travail d’orfèvre long et exigeant. Gillybœuf et Holdban — traducteur d’une bibliothèque entière allant de Thoreau à Emerson en passant par Kipling et Melville, elle poète et traductrice du hongrois notamment — se sont heurtés à la principale difficulté d’Oliver : une apparente simplicité qui cache une densité considérable. Plus le poème est bref et dépouillé, plus il est ardu à transposer sans le vider. C’est la leçon des grands haïkistes, et Oliver n’en est pas si loin.
Une collection pour le monde entier
Amérique Primitive est le premier titre d’une collection qui ambitionne de publier des poètes étrangers — des quatre coins du monde, pas seulement anglophones — célèbres dans leurs pays mais quasiment absents de l’édition française, et qui correspondent à la ligne de Poésis : des voix qui portent un regard poétique sur le vivant, au sens large. Deux titres par an, un rythme de croisière assumé. Le deuxième sera anglophone lui aussi ; le troisième regardera vers l’Europe. Les suivants, espère Brun, iront bien plus loin.
Le format de poche — délibéré, presque manifeste en lui-même — renvoie à une tradition qu’il évoque en citant Emerson : l’idée du livre qu’on emporte dans la nature, qu’on lit sous un arbre. Pas un objet de bibliothèque, un compagnon de promenade. Le prix, 12 euros, va dans le même sens.
L'économie du poème
Frédéric Brun ne se fait pas d’illusions. Il sait que la poésie représente une niche dans la niche, que les best-sellers du genre se comptent en quelques milliers d’exemplaires en France, que les recueils francophones les plus célèbres de l’histoire — Alcools, Les Fleurs du mal — ont mis plus d’un siècle à atteindre le million. Mais c’est précisément la logique de la collection qui change la donne sur le long terme : construire un catalogue cohérent, accompagner chaque titre dans la durée plutôt que de le pousser en nouveauté puis de l’oublier.
Le lancement est soutenu par le Centre National du Livre — un signal de confiance bienvenu pour une aventure qui, dans le paysage éditorial français, tient autant du pari que de la conviction.
Mary Oliver est morte en janvier 2019. Elle n’aura pas vu cette traduction. Mais il y a quelque chose de juste à ce que ses poèmes — ceux d’une femme qui a passé sa vie à regarder la nature du Cape Cod avec une minutie quasi entomologique — arrivent enfin en français dans un livre qu’on peut glisser dans une poche et emporter dehors.
Amérique Primitive - Mary Oliver
Première traduction française d’un recueil majeur de la poète américaine Mary Oliver, Amérique Primitive marque un tournant éditorial pour les éditions Poesis. Publié à l’origine en 1983 sous le titre American Primitive, ce livre, couronné par le prix Pulitzer en 1984, rassemble une cinquantaine de poèmes consacrés à la nature, à l’amour et à la part sauvage du monde.
Dans une langue limpide et habitée, Mary Oliver explore les paysages américains comme autant de territoires intérieurs, dans une filiation assumée avec Walt Whitman et Henry David Thoreau. Cette édition, traduite par Thierry Gillybœuf et Cécile A. Holdban, offre enfin au public francophone l’accès à une œuvre aussi accessible que profondément méditative, où la poésie devient une manière d’habiter le monde.
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