20 Juil Poésie et Bande Dessinée
Si la poésie ne fait pas mystère de ses accointances avec les arts millénaires tels que la peinture, la sculpture, la musique ou les arts de la scène, en est-il de même avec des manifestations artistiques d’apparition beaucoup plus récente ?
Bien sûr, c’est le cas pour la photographie ou pour le cinéma.
Mais qu’en est-il pour cette expression alliant à la fois le texte écrit et l’image, le dialogue et l’illustration, souvent qualifiée de « neuvième art », la bande dessinée ?
« Il ne s’agit pas seulement de poser de belles images sur un texte poétique, il s’agit de s’interroger sur ce qui constitue la poésie et de voir quelles réponses peut avoir la bande dessinée à ces mêmes questions. »
Le problème réside en la mise en parallèle de deux concepts :
la poésie, en tant que mise en forme du discours par le biais de codes spécifiques (rimes, vers…) et de figures de style originales
et la bande dessinée qui articule une relation du texte et de l’image pour créer sa narration, en respectant des spécificités telles que la case, le phylactère ou la planche.
Depuis Aristote, on sait que la poésie a cette capacité de reproduire avec ses moyens propres un univers fictionnel cohérent. À cela il faut ajouter la notion de rythme, et si l’on se confronte alors aux critères spécifiques au dessin, on en arrive aux interrogations que se posait dès 1840 Rodolphe Töpffer (1799-1846), l’écrivain suisse créateur et théoricien de la bande dessinée, dans une lettre adressée à Sainte-Beuve :
« Il est certain que le genre est susceptible de donner des livres, des drames, des poèmes, comme tout autre, à quelques égards mieux qu’un autre. »
Le chercheur belge Denis Saint Amand, lors d’une conférence à Liège en 2016, a conceptualisé les trois types de rapports pouvant exister entre la bande dessinée et la poésie. Nous le suivrons sur ce chemin.
Les deux arts peuvent se rencontrer par l’adaptation / la figuration / la production (ou création).
1 - Adaptation
Il s’agit bien d’une transmission d’un texte par d’autres canaux que l’écriture.
La bande dessinée aurait alors un rôle de médiation afin d’inciter le lecteur à découvrir l’œuvre originale ; nécessairement, par ce biais, on peut aboutir à la domination de la littérature sur le dessin.
Cette adaptation peut s’exprimer par le travail d’un seul dessinateur qui consacre une ou plusieurs planches à l’adaptation d’un texte. Cette éventualité traduit souvent la tendance de la b.d. à recourir au narratif en choisissant de transcrire les poèmes qui racontent une histoire. Un exemple en est « Demain dès l’aube » de Victor Hugo, très souvent adapté en bande dessinée.
Demain dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne,
Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m’attends.
J’irai par la forêt, j’irai par la montagne.
Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps.
Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées,
Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit,
Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées,
Triste, et le jour pour moi sera comme la nuit.
Je ne regarderai ni l’or du soir qui tombe,
Ni les voiles au loin descendant vers Harfleur,
Et quand j’arriverai, je mettrai sur ta tombe
Un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur.
»
Il peut s’agir aussi de plusieurs textes d’un auteur adaptés par plusieurs dessinateurs.
C’est le cas des « Poèmes en bandes dessinées » publiés par les éditions Petit-à-Petit .
Cet éditeur poursuit le but de réconcilier des lecteurs qui n’ont pas l’habitude de se rencontrer, et a consacré plusieurs albums aux œuvres de Baudelaire, Hugo, Verlaine, Rimbaud, Prévert, La Fontaine ou Ronsard.
Les albums se divisent en deux parties, la première concernant une biographie anecdotique de l’auteur et la seconde étant purement littéraire.
On pourrait aussi citer en exemple l’ouvrage « Poèmes érotiques de la littérature en bandes dessinées » aux mêmes éditions Petit-à-Petit en 2009 ; volume reprenant les textes de poètes du Moyen Age au début du 20° siècle, en laissant libre cours à l’interprétation des dessinateurs.
Un autre type d’adaptation ne recourt qu’à la citation ou l’intégration de tout ou partie d’un poème dans une narration plus étendue.
Hugo Pratt, à plusieurs reprises, reprend des citations de Rimbaud pour expliquer l’élaboration de la personnalité de son héros Corto Maltese, insistant sur les proximités psychiques entre le personnage et le poète.
La dernière rencontre de l’aventurier avec la poésie de Rimbaud a lieu dans l’album « Corto Maltese en Sibérie » quand le dessinateur illustre la chute d’un train dans un ravin par le poème « Sensation » que récite Corto Maltese à ce moment de l’histoire :
Par les soirs bleus d’été, j’irai dans les sentiers,
Picoté par les blés, fouler l’herbe menue :
Rêveur, j’en sentirai la fraîcheur à mes pieds.
Je laisserai le vent baigner ma tête nue.
Je ne parlerai pas, je ne penserai rien :
Mais l’amour infini me montera dans l’âme,
Et j’irai loin, bien loin, comme un bohémien,
Par la Nature, – heureux comme avec une femme.
Hugo Pratt était un grand amateur de littérature et un bibliophile averti. Il a, à la fin de sa vie, illustré d’aquarelles des textes rares de Rimbaud, Kipling et Giorgio Baffo, dans son coffret ouvrage « Voyages avec Rimbaud, Kipling, Baffo », paru aux éditions Le Tripode en 2017.
Dans un style plus léger, on retrouve aussi des citations du « Lac » de Lamartine dans les albums des Schtroumpfs de Peyo !
Pour l’universitaire sorbonnien Jacques Dürrenmatt, ces types d’adaptation sont ou bien fidèles, ou bien partielles en se focalisant sur certains éléments, ou encore critiques et impertinentes, dans un esprit parodique et burlesque, comme chez Gotlib ou Jean-Claude Mézières. ( Jacques Dürrenmatt « Bande dessinée et littérature » Classiques Garnier 2013)
2 - Figuration
Nous abordons sous cette dénomination la représentation par la bande dessinée de l’univers de la poésie.
Souvent cette représentation se fait par la création d’un poète fictif paré des qualités universellement attribuées et des stéréotypes accrochés au personnage du « poète ».
Le cas type en est le Schtroumpf Poète de Peyo, déclamant en maniant la lyre ou la plume et l’encrier, aimant la solitude en forêt, amoureux de la nature, présentant donc tous les caractères du poète romantique
La figuration peut aussi concerner des poètes réels élevés au rang de mythes.
C’est souvent le cas de Rimbaud, idéalisé pour sa vie romanesque et sa réputation sulfureuse, et dont la biographie est fréquemment illustrée car elle peut entrer dans le cadre d’une narration.
Verlaine et Baudelaire seront aussi souvent utilisés dans ce type de représentation, de même pour Apollinaire qui a fortement influencé le dessinateur Warren Craghead (« Comics as poetry » 2012 , édité chez Franklin Einspruch) .
Pour certains auteurs, tels Anne Herbauts dans son album « L’idiot » (paru en 2005 aux Éditions de l’An 2, dans la collection « Traits féminins »), la représentation dépasse la relation anecdotique d’un récit pour s’élever au niveau de l’illustration d’une divagation intérieure du personnage.
L’artiste américain Joe Brainard (1942 – 1994) considère pour sa part la bande dessinée comme étant elle même un medium poétique, en intégrant dans un style minimaliste le texte et les dessins dans ses planches.
Un exemple intéressant de figuration consiste en l’album « Alexandrin ou l’art de faire des vers à pied » de Pascal Rabaté et Alain Kokor (Futuropolis, 2017).
L’ouvrage relate l’histoire d’un sans-abri poète qui ne parle qu’en vers. C’est un personnage qui vit au jour le jour et trouve un supplément d’âme en laissant comme trace de son passage sur terre ses poèmes.
Véritable appel à la flânerie, on retrouve ici la représentation moderne du poète maudit.
En 2026 paraît aux éditions Delcourt – Ancrages, un album intitulé « Le cabaret Voltaire » sous les signatures de Kent pour les dessins et Jean-Louis Bocquet pour le scénario. On assiste ici à la création du mouvement dada qui, en 1916 à partir de Zurich, envahit la vie artistique européenne sous la poussée d’une troupe d’artistes menés par Tristan Tzara.
L’aventure ne durera que quelques mois mais l’insoumission et la révolte qui se font alors jour contre tous les arts établis seront plus tard à l’origine de l’émergence du surréalisme.
Dans cet album, la vivacité du dessin, la pertinence des textes, révèlent avec talent, derrière la fête et l’insouciance, la noirceur du temps, le trouble des esprits et la fureur de la guerre, contrebalancés par la lumière de la création poétique
3 - Production
Comment la Bande Dessinée peut-elle produire de la poésie sans s’appuyer sur des textes déjà préexistants ?
Il s’agit alors de découvrir des artistes ou des œuvres que l’on pourrait qualifier d’intrinsèquement poétiques.
L’univers de Gaston Lagaffe ou du Marsupilami de Franquin ont souvent été ainsi décrits. Pourtant Franquin affirme « Si on me dit qu’il y a de la poésie dans Gaston, je serai ravi mais… c’est léger je suppose. »
Cette impression poétique tient sans doute au sentimentalisme, à la candeur d’un personnage souvent amoureux, naïf en butte à un monde cynique. C’est aussi un héros méditatif.
L’effet poétique peut aussi être apporté par la forme d’une narration, intercalant des pauses dans le récit par l’utilisation de planches sans texte provoquant des soupirs et l’intervention d’une dimension onirique.
Jan Baetens, auteur flamand d’expression française, fait, lui, œuvre revendiquée de poète par son album « Cent ans et plus de bande dessinée en vers et poèmes » (edit. Impressions Nouvelles, 2007)
L’auteur crée soixante poèmes pour décrire l’histoire de la bande dessinée depuis Rodolphe Töpffer jusqu’à Aurelia Aurita, passant par tous les grands auteurs européens et américains.
Il ne se contente pas de la description d’une œuvre mais tente de saisir la spécificité et la « substantifique moelle » de chacune d’entre elles.
Il s’agit alors d’une véritable expérience de lecture des différents auteurs dans leur singularité propre.
Dans mon rêve cette nuit
Je me réveille en sursaut.
Je sais que je dors encore,
Que j’ai seulement cessé
De songer dans le sommeil.
La vraie peur m’a étranglé
Quand j’ai compris que jamais
Plus je ne pourrai écrire :
Dans mon rêve cette nuit.
En vrai Belge tu as de ton pays beaucoup
Ignoré : tes héros sont anglais ou indiens,
Tes policiers français, tes décors égyptiens
Et pour pseudonyme tu as choisi
De réduire ton nom à deux initiales, des
Croches, presque un soupir, pas de quoi faire un tout.
Citons aussi dans cette recherche de création poétique, le travail de Renato Calligaro, auteur de bande dessinée d’avant-garde, qui vient repenser l’œuvre B.D. en affirmant
« De même qu’un texte sera alternativement descriptif, allusif, sentencieux, flux de conscience, onomatopée etc…, l’image pourra tour à tour devenir naturaliste, abstraite, graphique ou pittoresque. »
Pour l’auteur, chaque case devrait non pas représenter quelque chose mais être l’expression d’un paysage psychique.
C’est sans doute ce qui nous est offert dans deux productions très récentes « Terre ou lune – tome 1 » paru en février 2026 aux éditions Morgen sous la signature de Jade Khoo est un roman graphique illustré à l’aquarelle, récit initiatique onirique et écologique autour d’un enfant passionné par les oiseaux mais écrasé par des secrets familiaux trop lourds pour lui. Cette confrontation à la tragédie est totalement magnifiée par des dessins sublimes, d’une grande pureté que transcende l’aquarelle .
Autre expérience avec « Danser avec le vent » d’Emmanuel Lepage paru chez Futuropolis en décembre 2025.
Cet album fait suite à « Voyage aux îles de la Désolation » du même auteur, sorti en 2011.
C’est l’attirance du lointain par le voyage aux terres australes qui nous est ici offerte à l’aide d’un trait d’une grande beauté voulant faire le lien entre l’humanité du voyageur et le grandiose des paysages traversés reproduits avec un réalisme obsédant.
On ne pourra conclure ce survol sans se pencher sur les analogies qui pourraient exister entre le haïku et la bande dessinée.
Le haïku semble naturellement correspondre à un format de BD (trois vers représentés par trois vignettes) et de nombreux auteurs ont utilisé ces correspondances.
Citons par exemple la Québécoise Jessica Tremblay, ou l’Américain Matt Madden qui a utilisé ces particularités comme un travail pédagogique pour ses étudiants.
Matt Madden, né en 1968 à New York, est surtout connu pour avoir adapté en bande dessinée les « Exercices de style » de Raymond Queneau.
Adepte de la poésie sous contraint chère à l’Oulipo, il est passionné par la création de bandes dessinées à partir de formes empruntées à la poésie (sonnet, pantoun etc ). Il s’est ainsi penché sur la transposition de la structure 5-7-5 syllabes des haïkus.
Madden a alors amené ses étudiants à affronter dans ce but les mécanismes de la mise en page, de la taille des cases, de la composition et du rythme en respectant les règles immuables de haïku : le temps présent et la référence à la nature.
La structuration sur ces bases étant laissée à l’imagination des auteurs, on assiste ainsi à de multiples variations graphiques telles que :
– une composition en trois lignes
– ou bien des proportions différentes des tailles des cases rappelant le 5-7-5 syllabes
– ou bien encore trois pages composées respectivement de 5, 7, 5 cases chacune.
Jessica Tremblay, Québécoise de Vancouver, est une poète de haïku, bédéiste et artiste en arts numériques.
En 2007, elle créée « Old Pond Comics » série de B.D. inspirée du haïku de Basho « un vieil étang ».
Un vieil étang
Une grenouille saute
Des sons d’eau
À partir de ce poème, Jessica Tremblay imagine la jeune grenouille qui veut apprendre l’art du haïku plutôt que de rester dans l’eau.
Au fil de l’aventure se découvrent alors de très nombreux haïkus classiques japonais.
L’auteur parvient ainsi à instaurer un véritable apprentissage de cette forme poétique en l’abordant de manière ludique et aisée.
D’ailleurs, l’intérêt essentiel de ces corrélations entre bande dessinée et poésie n’est-il pas là ?
Capter l’intérêt pour amener à la poésie des publics jeunes ou moins jeunes qui sans cela s’en tiendraient éloignés.
Collaborateur régulier de Strophe.fr, Patrice Alzina est poète, essayiste et conférencier, publié en France, en Belgique et au Québec. Son ouvrage « La poésie n’est pas ce que vous croyez » a reçu en 2025 le Prix Yves Barthez de l’essai littéraire de l’année décerné par l’Académie des Jeux Floraux. Scientifique de formation, il est Docteur en Sciences Odontologiques, ancien universitaire et ancien expert près les tribunaux.
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