17 Août Thibault Marthouret, les fantômes de l’hôpital
On croit que les fantômes appartiennent aux romans fantastiques. À Bordeaux, un écrivain les a cherchés dans les services hospitaliers. Ils avaient le visage d’un patient disparu, d’une nuit de garde sans fin, d’un collègue effacé après le Covid. Avec Hantise et soin, Thibault Marthouret signe un livre qui déplace la poésie vers un territoire où elle n’avait sans doute jamais été aussi nécessaire.
Tout commence par un mot
Il faut parfois un détour pour atteindre ce qui fait le plus mal.
Au printemps 2024, Isabelle Galichon, co-titulaire de la Chaire en Médecine Narrative – Hospitalité en santé de Bordeaux, propose à Thibault Marthouret de participer à un compagnonnage soutenu par le Centre national du livre, ALCA, la DRAC Nouvelle-Aquitaine, la Région Nouvelle-Aquitaine et le CHU de Bordeaux. Le principe est simple : accompagner pendant plusieurs mois des soignants à travers des ateliers d’écriture.
Reste une question.
Comment faire écrire des médecins, des infirmières, des aides-soignants, sans leur demander une énième fois de raconter leur quotidien ?
La réponse tient en un seul mot.
Fantôme.
Le choix surprend.
Il ouvre pourtant toutes les portes.
Celui qui ne souhaite pas parler de lui peut raconter une maison hantée, une silhouette aperçue dans un couloir, un souvenir d’enfance. Celui qui accepte d’aller plus loin découvre bientôt que les fantômes portent d’autres noms : un patient qui ne quitte jamais la mémoire, un collègue disparu après le Covid, une fatigue telle qu’elle finit par effacer jusqu’à sa propre identité.
Le fantastique n’est plus un décor.
Il devient une langue.
Les soignants parlent rarement des malades
Les ateliers se succèdent.
À Bordeaux, sur les sites de Pellegrin et de Saint-André. Puis au centre hospitalier de Cadillac. Enfin, à Prémontré, dans l’Aisne, où une ancienne abbaye devenue établissement psychiatrique accueille l’écrivain pour une résidence de trois jours.
Très vite, une évidence apparaît.
Les soignants parlent rarement des malades.
Ils parlent de ce qu’il leur reste des malades.
La nuance est immense.
Une jeune interne retrouve des annotations rédigées quelques jours plus tôt et reconnaît à peine son écriture. Une psychiatre appelée pour constater un décès entend soudain le dernier souffle sonore d’une patiente — phénomène physiologique parfaitement connu, mais bouleversant lorsqu’on le découvre pour la première fois. Une infirmière croit apercevoir une collègue traverser un couloir avant de comprendre qu’elle se tient, en réalité, derrière elle.
Ces scènes ne cherchent jamais à convaincre de l’existence des fantômes.
Elles racontent autre chose.
La manière dont certaines expériences continuent d’habiter celles et ceux qui les ont vécues.
Une mémoire que l'hôpital ne sait pas toujours accueillir
On parle volontiers aujourd’hui d’épuisement professionnel, de burn-out, de crise hospitalière.
Les textes recueillis par Thibault Marthouret déplacent légèrement la focale.
Ils montrent que le soin laisse des traces qui ne se résument ni à la fatigue ni au stress. Il laisse des présences.
Des visages.
Des voix.
Des situations qui reviennent sans prévenir.
L’un des récits évoque l’après-Covid comme une photographie de famille dont certains visages auraient disparu. D’autres racontent cette sensation étrange de devenir soi-même un fantôme, à force d’enchaîner les gardes, jusqu’à traverser les couloirs sans plus vraiment habiter son propre corps.
La littérature ne résout rien.
Elle offre simplement un endroit où ces expériences peuvent enfin prendre une forme.
Les soignants sont aussi des patients
C’est sans doute la réflexion la plus forte qui traverse le projet.
Les soignants sont aussi des patients.
Non parce qu’ils seraient malades.
Mais parce qu’ils connaissent eux aussi la vulnérabilité, le deuil, la peur, l’épuisement ou l’impuissance.
Cette idée déplace profondément la médecine narrative.
Développée par Rita Charon à l’université Columbia, cette approche invite les professionnels de santé à mobiliser la littérature et les humanités pour enrichir leur pratique. Thibault Marthouret prolonge cette réflexion en ouvrant un espace où l’écriture n’a rien d’un outil thérapeutique. Elle devient un geste littéraire capable de transformer une expérience intime en objet partagé.
Plusieurs participants racontent d’ailleurs avoir compris, en relisant leur propre texte, quelque chose qu’ils n’avaient jamais formulé jusque-là.
Un livre qui refuse les catégories
De cette aventure est né Hantise et soin, à paraître le 28 août aux Éditions Le Bord de l’eau.
Le livre avance par strates.
Une préface de Mathieu Simonet.
Les textes écrits par les soignants.
Un journal tenu lors de la résidence à Prémontré.
Une réflexion sur le projet.
Et, comme un écho plus intime, les poèmes de Thibault Marthouret réunis dans un « cahier fantôme » intitulé L’air de rien.
Cette architecture n’a rien d’un effet de composition.
Elle traduit la nature même du projet : plusieurs voix, plusieurs regards, plusieurs manières de raconter une même présence.
Le choix des Éditions Le Bord de l’eau n’est d’ailleurs pas anodin. Spécialisée dans les sciences humaines et sociales, la maison accueille ici un livre de poésie qui accepte de dialoguer avec d’autres disciplines sans renoncer à son exigence littéraire.
Les textes retrouvent leur voix
À l’origine, il ne devait y avoir que quelques capsules audio.
Le projet est devenu une série entière.
Depuis le mois de juin, le podcast Ces présences invisibles prolonge le livre. Chaque épisode associe un entretien avec une figure de la littérature ou de la recherche — Camille Laurens, Patrick Autréaux, Laurence Nobécourt, Laure Gauthier, Loïc Bourdeau, Jean-Sébastien Noël, Cole Swensen… — et la lecture, par les soignants eux-mêmes, des textes issus des ateliers.
Le podcast ne résume pas le livre.
Il lui rend sa voix…
Ce qui refuse de disparaître
En refermant Hantise et soin, on comprend que les fantômes dont il est question n’ont rien de spectaculaire.
Ils ne surgissent pas dans les miroirs.
Ils ne hantent pas les vieilles demeures.
Ils vivent dans les souvenirs d’une garde, dans le prénom d’un patient, dans un geste que l’on croyait oublié, dans une phrase qui revient des années plus tard.
Le livre de Thibault Marthouret ne cherche ni à les expliquer ni à les exorciser.
Il leur donne un lieu.
À une époque où l’hôpital est presque toujours raconté à travers les chiffres, les tensions budgétaires ou les réformes, Hantise et soin rappelle qu’il existe une autre mémoire du soin : celle qui ne figure dans aucun dossier médical, mais continue d’habiter celles et ceux qui consacrent leur vie aux autres.
Et c’est peut-être là que la poésie trouve aujourd’hui l’un de ses territoires les plus inattendus — non pour embellir le réel, mais pour rendre enfin visible ce qui, jusqu’ici, demeurait invisible.
Hantise et soin. Une (h)anthologie
Avec Hantise et soin. Une (h)anthologie, Thibault Marthouret fait entrer la poésie dans un territoire où les mots manquent souvent : celui de ce que l’hôpital laisse derrière lui.
Né d’ateliers d’écriture menés auprès des personnels du CHU de Bordeaux, le livre rassemble des textes autour d’une figure inattendue, celle du fantôme. Pas de surnaturel ici, mais des présences tenaces : le souvenir d’un patient, un deuil mal refermé, une scène impossible à oublier, ou cet épuisement qui transforme parfois le soignant lui-même en silhouette traversant l’institution.
Marthouret ne parle pas à la place des participants. Ses propres textes circulent entre leurs voix, les relient et interrogent ce qui persiste lorsque l’événement est passé. C’est là que le livre trouve sa force : dans cette zone trouble entre disparition et mémoire, intime et collectif, soin donné et traces reçues.
Une anthologie singulière, à la frontière de la poésie, du récit et de la médecine narrative, qui donne une forme littéraire à tout ce que l’hôpital ne consigne dans aucun dossier.
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