Une rose sur la photo de famille

Photo : © Murielle Szac
Une rose sur la photo de famille
Hala Mohammad – Éditions Bruno Doucey

« Dans l’Histoire
J’appartiendrai à la mère
Dans la géographie
À la langue
Dans les révolutions
À la maison
Dans les victoires
À l’amitié
Dans la vie
À la salutation
Dans l’amour
À la chanson
Et par le sang
À la rose de Damas.
»

Photo de famille VI - page 103

Avec Une rose sur la photo de famille, Hala Mohammad revient à ce que l’exil dérègle le plus sûrement : les choses ordinaires. Une mère, une maison, du pain chaud, des figues, une photographie que l’on ne regarde plus de la même façon. La poète syrienne ne cherche ni le grand récit de la guerre ni l’image spectaculaire. Elle travaille plus près, dans cette zone où l’Histoire finit par entrer dans la cuisine. Un livre de mémoire, certes, mais une mémoire qui refuse de devenir mausolée.

Une rose, une coupure

Le titre pourrait laisser craindre la nostalgie en sépia. La rose du recueil n’est pourtant pas un accessoire posé dans le vase des souvenirs. Elle porte une origine, Damas, et une coupure : entre ceux qui figurent encore sur la photographie et ceux qui ne peuvent plus se retrouver autour de la même table.

Hala Mohammad vit en France depuis 2011. Elle a travaillé dans le cinéma syrien, notamment sur des documentaires consacrés à la prison et à la littérature carcérale, avant que la répression du soulèvement syrien ne la pousse à l’exil.

Cette biographie compte, mais elle n’explique pas le livre : elle en oriente simplement la lecture. Chez Mohammad, la Syrie n’est jamais un décor qui ajoute du tragique à la poésie. C’est une géographie devenue inaccessible, qui revient par fragments.

Se méfier des grands mots

Avec ce recueil, on pourrait redouter une poésie chargée de symboles, avec l’exil, la dictature, le sang, la patrie et la mémoire rangés en ordre de bataille. Le livre prend le chemin inverse.

Hala Mohammad ramène sans cesse les mots trop vastes à hauteur humaine : l’Histoire retrouve la mère, la géographie devient langue, la révolution revient à la maison, la victoire passe par l’amitié. Cette façon de ramener l’abstraction au quotidien donne au livre sa tension. La poète ne nie rien de la catastrophe syrienne, mais elle refuse de lui laisser tout le vocabulaire. Une dictature peut prendre un pays, disperser une famille, rendre un retour impossible — elle ne devrait pas obtenir en plus le monopole des mots.

Pas de Syrie de carte postale

Après quinze ans loin de son pays, la tentation aurait pu être de reconstruire une Syrie intacte. Mohammad s’en garde : ses souvenirs ne restaurent pas le passé, ils mesurent sa distance.

La mémoire, dans ce livre, ne fonctionne pas comme une machine à remonter le temps. Elle produit des rapprochements brusques — une odeur, un fruit, une chanson — et quelque chose revient, jamais tout, juste assez pour évaluer ce qui manque.

On retrouvait déjà cette économie de moyens dans Prête-moi une fenêtre (2018) et Les hirondelles se sont envolées avant nous (2021), ses deux précédents recueils parus chez Bruno Doucey. Le nouveau livre poursuit ce travail en déplaçant son centre de gravité vers la famille et la transmission. La guerre n’a pas besoin d’occuper chaque poème pour rester présente partout — et c’est une des réussites du recueil que de ne pas faire de la Syrie un mot de passe émotionnel.

Une langue contre la disparition

Le livre paraît en édition bilingue arabe-français, traduit par Antoine Jockey, qui avait déjà traduit les deux précédents recueils français de Hala Mohammad. Le texte circule donc entre deux langues, ce qui n’a rien d’anecdotique chez une auteure pour qui l’exil se joue aussi dans le rapport entre langue d’origine et langue du pays d’accueil.

Mohammad expliquait en 2018 que l’exil lui donnait deux langues, et voyait dans la traduction un espace de partage plutôt qu’un simple passage d’une langue à l’autre. Ici, la traduction appartient presque au sujet : une langue continue d’abriter les morts, les lieux, l’enfance ; l’autre permet au livre d’exister là où vit désormais son auteure. Entre les deux, aucune résolution — et c’est ce frottement qui compte.

La rose n'efface rien

Avec les roses, les oiseaux, les mères et les maisons perdues, le risque du symbole tout fait n’est jamais loin. Hala Mohammad tient la ligne parce qu’elle écrit court et ne surcharge pas ses poèmes. Même quand la tendresse affleure, elle reste traversée par ce qui l’a rendue nécessaire.

Une critique publiée par Le Monde relevait que la douleur ne constitue pas l’unique mouvement du recueil : Mohammad transforme la violence subie en une attention obstinée aux êtres et au présent. C’est le point décisif du livre. La rose du titre n’enjolive pas ce qui a été détruit. 

Pas de commentaire

Postez un commentaire

#SUIVEZ-NOUS SUR INSTAGRAM