10 Déc Jeanne Benameur : la densité du verbe
Chez Jeanne Benameur, plume et présence se répondent, portées par un même souffle, lumineux et bienfaisant. Pour elle, écrire c’est choisir : le mot juste, ni trop, ni trop peu. Celui dont la densité déploie plusieurs lectures simultanées, celui qui détient les clefs de notre singularité. La poésie de Jeanne Benameur est celle du silence au milieu du fracas, du pas qui ne se précipite pas pour cheminer lentement, mais sûrement, vers soi. Une poésie du seuil, de la métamorphose, de l’amour et de la joie. Rencontre avec une voix indispensable de la littérature contemporaine, dont le langage porte tout autant qu’il éclaire et rassérène.
Une île, quelque part en Méditerranée
Un livre qu’on prête un jour presque en douce, glissé discrètement dans la poche du manteau « tiens, tu vas aimer ». Et la découverte d’une voix, de celles qui s’imposent et que l’on garde ensuite près de soi comme un viatique pour tenir le périple.
Longtemps j’ai rêvé de cet entretien, aujourd’hui il existe, et c’est avec un immense plaisir que je vous le partage aujourd’hui.
Jeanne Benameur vit une grande partie de l’année sur une île de soleil, « hospitalière et farouche à la fois ». Au sud-est du Péloponnèse, la Crète, où planent encore les mystères de la civilisation minoenne, est devenue son territoire familier depuis de nombreuses années.
Posée entre trois continents, l’île du légendaire Roi Minos et du célèbre labyrinthe de Dédale, est un heureux carrefour de civilisations bercé de flots venus d’horizons distincts.
Une île à l’image de l’écrivaine. Née en Algérie d’un père tunisien et d’un mère italienne, Jeanne Benameur porte en elle une géographie où dialoguent les cultures, où le passé affleure pour se faire présent d’un avenir éclairé et où cheminer dans les dédales de la psyché permet de trouver la clef de la paix et de la liberté.
Nous nous rencontrons par écrans interposés. Et comme la poésie est un moyen de transport décarboné… je lui demande si elle peut m’aider à m’y téléporter. Fermez les yeux : en face d’elle, par la porte-fenêtre, une colline constellée d’oliviers, à sa gauche, les montagnes par les vents façonnées, à sa droite, la mer aux reflets dorés. Elle m’explique alors que sa maison est dans les hauteurs d’un coin isolé, à deux pas d’un site archéologique où les ruines millénaires murmurent – si vous tendez bien l’oreille – encore bien des choses du passé. Elle y trouve l’inspiration et la concentration nécessaire pour bien travailler. Comment a-t-elle trouvé le chemin de cette terre à la fois apaisante et stimulante ? Par la poésie bien sûr ! Ses actuels éditeurs Murielle Szac et Bruno Doucey l’ont un jour orientée vers ce terreau d’humanité, de calme et de volupté. C’était il y a une quinzaine d’années et depuis, elle ne s’en est jamais lassée.
Le monde des signes
S’il est un mot qui capture l’essence de Jeanne Benameur et de son œuvre, c’est bien celui de « signe ». Une polysémie condensant en quelques lettres le fil d’Ariane qui tisse au long de son écriture ce qui relie, indique, surgit et se dessine. Car toute son œuvre, vous le verrez, repose sur cette articulation délicate entre le signifié et le signifiant – cet invisible rendu visible sans qui le monde resterait illisible – ; sur les traces laissées par la vie et ses défis, sur les indices d’une marche à suivre, puis sur l’empreinte d’un passage qui nous aura mené vers notre identité, dont la signature, au fur et à mesure, se précise…
Très tôt le besoin impérieux se fait sentir pour Jeanne Benameur d’entrer dans l’alphabet. À trois ans à peine, « le monde des signes » s’ouvre à elle : « c’était entrer dans quelque chose qui s’inscrit ». Une manière, en des temps marqués par la violence et l’insécurité – Jeanne Benameur doit quitter l’Algérie très jeune en raison de la guerre – de se « trouver un territoire à soi » et de s’arrimer au tangible.
Et très tôt vient aussi l’écriture : « j’écris depuis toujours » me confie-t-elle. Avec un souvenir à jamais gravé dans son cœur qui refait surface, celui d’un premier conte écrit à l’aube de ses huit printemps puis imprimé et illustré par son « premier éditeur », son frère, de dix ans son aîné, alors apprenti chez un imprimeur car « trop libre pour le système scolaire ».
Écrire pour rassembler le disloqué, pour densifier le délité. Pour Jeanne Benameur, il s’agissait de trouver une grammaire du monde :
« j’ai caressé le verbe
j’ai voulu connaître de la langue
les finesses
les aspérités
la sentir au plus près
au plus délicat de ses ramures
la faisant mienne
voulant pénétrer tous ses mystères
et les laisser grandir en moi
comprenant que par une langue s’offrait à moi
une grammaire possible du monde »
Le poème, clef de l’écriture
« La poésie fait partie intégrante de ma vie depuis toujours. »
Romancière prolifique et distinguée par de nombreux prix, on oublie souvent que les premiers textes publiés de l’écrivaine sont des poèmes.
La poésie est décidément affaire de rencontres…
Le destin littéraire de Jeanne Benameur se scelle un jour de flânerie dans les rayons d’une librairie rue Racine à Paris, qui n’est autre que celle du poète et éditeur Guy Chambelland. Des mots échangés, qui se transforment en longues discussions puis un cadeau qu’il lui fait : la sensation d’être légitime et à sa place en tant qu’écrivaine. D’une voix qui n’osait pas se dire au grand public, Jeanne Benameur se révèle en 1989 avec son premier livre de poésie qu’il publie et dont le titre, Naissance de l’oubli, ne présage en rien de l’avenir de son autrice. Un souffle est né.
« Le poème est la base de mon écriture. »
Pour Jeanne Benameur c’est la « densité du poème » qui mène depuis toujours les prémices de son travail. Le poème précède toute autre forme d’écriture. Des mots vibrants qui surgissent comme un instantané. Une épiphanie reçue d’un monde subtil. Et une clef qui apparaît, celle d’un nouveau monde intérieur à explorer.
Comment perçoit-elle l’épiphanie ? Comme un moment convoquant tous les sens, et qui requiert un état de disponibilité et de vacuité pour que l’inspiration prenne forme, pour que « l’inconscient qui nous mène » s’incarne dans le corps :
« C’est pour cela que j’aime être en Crète. Tous mes sens sont en éveil dès le matin. Il y a moins d’interférences, puis la lumière, le climat et les paysages tiennent ma conscience en éveil. »
Tandis que « l’écriture poétique est verticale » – tant par le moyen de réception de la fulgurance que par la forme qu’elle prend sur le papier -, celle du roman se dessine dans l’horizontalité. Une lumière qui vient lentement, par le travail quotidien de l’écrivaine, éclairer le mystère, élucider l’énigme posée par le poème.
Ainsi poésie et roman s’articulent comme des « moyens différents » mais complémentaires de faire advenir « ce qui demande à être écrit » en elle. Et toujours une même quête, celle de la densité du verbe. Une écriture taillée jusqu’à l’essence.
Les auteurs qui l’inspirent ? Les surréalistes, pour qui elle voue une grande admiration, mais aussi Apollinaire, Cendrars, Yánnis Rítsos, Emily Dickinson. Et une présence qui ne quitte jamais sa table de chevet : Virginia Woolf. Il se loge dans ses mots, me dit-elle, la capacité de créer des tourbillons émotionnels à partir des choses ténues du quotidien. N’est-ce pas là le regard poétique de l’écrivain ?
Nous vous parlons d’amour
« Les arts contre les armes. »
Au-delà d’être le dernier recueil paru aux éditions Bruno Doucey, Nous vous parlons d’amour est l’histoire d’une aventure humaine « extraordinaire » et d’un manifeste : celui de l’alchimie de l’Amour contre la haine et la guerre. Œuvre théâtrale et chorale menée par le metteur en scène Massimo Dean, « un homme formidable d’humanité et d’exigence » me confie-t-elle, la pièce réunit des interprètes sans formation scénique initiale, ayant traversé des épreuves de vie terribles, et des textes de l’autrice sur une musique de Laetitia Shériff. Une histoire d’humanité, un acte d’Amour et de bravoure comme une révolte des arts contre les larmes et les armes. Avoir le courage d’avancer, se transformer et ainsi démontrer qu’il est nécessaire et toujours possible de chercher la voie de la paix et de la joie, même lorsque le monde rugit de chaos. Mais attention, ne confondez pas résilience et transformation. Le premier terme, selon l’écrivaine, est souvent galvaudé : « Quand on a traversé des épreuves, on ne redevient pas le même sinon à quoi bon ? Et si les mots peuvent y aider, alors cela vaut la peine. »
« Nous parlons d’amour tout bas dans nos têtes
en marchant dans les villes
en croisant des visages
en mettant nos pas peut-être dans les vôtres
nous sommes tous du même monde
celui des humains
au cœur violent
au cœur timide
au cœur parfois perdu
et pourtant battant
toujours battant »
Cheminer vers soi
Se transformer, c’est aussi parfois aller délibérément chercher une partie de soi qui nous attendait.
« L’écriture me bouge intérieurement. »
Chacun de ses textes, me précise-t-elle, est une absolue nécessité, tous aussi remuants les uns que les autres. Une alchimie indispensable sans laquelle l’écriture du suivant ne serait pas possible. Son dernier ouvrage par exemple, en cours d’écriture, est difficile me dit-elle. Il explore les liens de la fraternité. Ceux-là mêmes qui parfois nous forcent à essayer de comprendre la différence malgré des caractères diamétralement opposés. Un livre sur son frère décédé, un combattant, alors qu’elle, n’aspire qu’à la paix. Mais elle y plonge, pour toujours chercher plus loin les clefs de l’identité.
Toujours aller plus loin, plus profondément dans l’intime pour se trouver véritablement. La mission qu’elle s’est donné dans cette vie. Car, selon elle, notre rapport aux autres dépend de celui qu’on a avec nous-mêmes. Une paix intérieure à trouver, clef de celle de toute l’humanité.
Apologie du silence et de l’exil
« J’aime le silence. »
Jeanne Benameur est une poétesse du silence et de la moindre cadence. Selon elle, le bruit du monde nous empêche de penser : « tout est fait pour nous occuper l’esprit, par des images permanentes intrusives, qui interfèrent constamment avec nos propres visions intérieures ». La pensée, pour se construire, a besoin de temps et de silence, alors Jeanne Benameur résiste, préserve ces deux alliés et se fait bastion d’intelligence en ces temps agités. Et son écriture en témoigne.
« Toute personne qui écrit vraiment est en exil de la langue commune. »
Elle qui a connu la fuite de son pays et vu « des choses qu’un enfant ne devrait pas voir » ne considère pas pour autant la notion d’exil comme « une maladie ». Il y a des exils qui sont salutaires, comme celui de la langue commune. Elle qui porte en elle la conscience aiguë que la vie est une matière fragile et précieuse, qu’il faut mettre encore plus de ferveur à chercher la joie et la paix comme acte de révolution silencieuse, c’est à travers la quête d’une langue apatride mais universellement singulière qu’elle nourrit l’espoir d’offrir, sinon de la clarté, du moins un peu de lumière à ceux qui la lisent.
Il est temps de nous quitter. Nous échangeons un vœu simple et essentiel : de l’Amour, toujours. Pour clore l’entretien, je lui demande ce qu’elle aimerait que l’on garde d’elle.
Alors, dans un souffle chantonné, elle me renvoie les mots d’Enzo Enzo :
« Juste quelqu’un de bien… une amie à qui l’on tient… juste quelqu’un de bien, quelqu’un de bien. »
Je referme l’écran ainsi que mes paupières et l’imagine assise sur un banc près d’une petite église byzantine dans les hauteurs d’une ville blanche. L’air sent le sel, la poussière dorée et les herbes séchées. Dans ce lieu de joie lente, elle contemple la mer qui lui rappelle son océan et attend patiemment que la magie de la vie opère, que le pierres lui disent les mots et que la pensée, dans le silence, prospère.*
Jeanne Benameur : les mots de l’identité
Écrivaine majeure de la littérature contemporaine, Jeanne Benameur explore depuis plus de trente ans les territoires de l’intime, de l’exil et de l’identité.
Née en Algérie en 1952 d’un père tunisien et d’une mère italienne, Jeanne Benameur porte en elle la richesse du dialogue entre les cultures. Elle arrive en France à l’âge de 5 ans, pour fuir les violences de la guerre.
Elle grandit à la Rochelle puis entreprend des études de lettres à Poitiers. Titulaire du CAPES, elle enseigne les lettres pendant de nombreuses années avant de se consacrer entièrement à l’écriture à partir du début des années 2000. Elle partage aujourd’hui son temps entre La Rochelle et la Crète, en quête d’une liberté intérieure que l’écriture lui permet d’approfondir. Sa voix, à la fois sobre et profondément sensible, interroge ce qui fait tenir une vie : les liens, les mots, et cette part intérieure que l’écriture révèle et transforme.
Son œuvre, riche et variée – poésie, romans, littérature jeunesse -, reçoit de nombreuses distinctions : notamment le prix Unicef pour Les Demeurées en 2001 (Ed. Denoël), le Grand prix RTL-Lire pour Profanes en 2013 (Ed. Actes Sud) ou encore plus récemment le prix Roman France Télévisions 2022 pour La patience des traces (Ed. Actes Sud).
Si ses romans l’ont fait connaître d’un large public, son œuvre commence pourtant par la poésie, avec Naissance de l’oubli (Guy Chambelland, 1989). En 2011, les éditions Bruno Doucey accompagnent son retour au genre avec Notre nom est une île. Depuis, plusieurs recueils ont marqué les lecteurs, parmi lesquels Le Pas d’Isis — dont la traduction anglaise (A Grammar of the World, trad. Bill Johnston, Les Fugitives) vient de paraître — ou encore Nous vous parlons d’amour.
Parmi ses projets en cours : une exposition en préparation, fruit d’une collaboration avec le dessinateur Marco Marini, pour laquelle ses textes dialogueront avec des dessins consacrés aux pierres ; et l’écriture d’un roman à paraître prochainement, centré sur les liens de fraternité.
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