30 Mar Entretien avec Arthur Billerey par Grégory Rateau
Arthur Billerey est poète et éditeur suisse, auteur de plusieurs recueils, il développe une œuvre attentive au vivant, où se croisent préoccupations écologiques et imaginaires cosmiques. Mais son engagement se déploie aussi du côté de l’édition. Déjà actif dans ce domaine, il s’apprête aujourd’hui à reprendre la maison Bernard Campiche Éditeur, figure historique du paysage littéraire romand fondée en 1986 et qui a accompagné pendant plus de quarante ans de nombreux écrivains, parmi lesquels Anne Cuneo, Jacques Chessex ou Étienne Barilier. La transition, pensée dans la continuité du catalogue et de son identité, ouvre un nouveau chapitre pour cette maison indépendante profondément attachée aux lettres romandes.
Grégory Rateau (GR) : Vos deux recueils semblent construire un dialogue entre le terrestre et le cosmique – l’eau, la chaleur, les puits, mais aussi les étoiles et la matière. Comment cette tension s’est-elle imposée dans votre écriture ? Est-ce une architecture pensée d’emblée ou une évolution progressive de votre regard ?
Arthur Billerey (AB) : Mon premier recueil, À l’aube des mouches, était un recueil pensé comme un assemblage de poèmes. La seule uniformité pouvait être le ton ou le style. Quand j’ai commencé l’écriture de La ruée vers l’ombre, j’ai eu une autre approche. Je me suis dit, Arthur, au lieu d’assembler des poèmes différents, tu vas assembler des images et des thèmes. J’ai fait se percuter alors l’ombre et le réchauffement climatique. Il faut dire que l’ombre est omniprésente, en peinture avec le Clair-Obscur, en religion avec l’ombre de Saint-Pierre, en pratique quand vous vous trouvez à suer sur un immense boulevard un jour de canicule. Pour Les Pédoncules élémentaires, j’ai réitéré le procédé, avec le thème de l’univers et celui du lien, au sens large. La pensée d’aller de l’immense à la particule était pour moi vertigineuse.
GR : Dans La ruée vers l’ombre, vous écrivez : « tu veux la plus belle eau pour l’avenir / celle qui ne connaît rien des ravages ».
Cette adresse intime croise une inquiétude collective. Comment éviter, en poésie, le discours frontal sur l’écologie tout en gardant une force d’impact ?
AB : C’est une bonne question. La réponse que j’ai est celle de ceux qui m’ont lu : j’ai évité l’aspect purement politique du sujet par l’humour. Ma force d’impact est donc préservée par cette façon-là d’écrire. Elle ne m’a pour le moment pas quitté, depuis mon premier livre. Éviter l’affront fait plus sens pour moi aujourd’hui qu’hier. L’esquive me semble plus féconde. J’ai l’impression que ce qui fera l’originalité de la poésie de demain sera la nuance, à l’image de l’originalité des relations les uns avec les autres sur notre planète. Et la nuance, ce n’est pas l’ennui, au contraire. C’est assouvir notre curiosité du monde et des gens. À l’heure actuelle où la parole est à l’image du monde, c’est-à-dire balistique et essentiellement politique, malheureusement politiquement binaire, je me pose beaucoup de questions sur ce qu’il adviendra de la poésie. Plusieurs maisons d’éditions actuelles, spécialisées en poésie, ont pris un virage serré, jeune et militant, privilégiant des textes liés aux combats politiques actuels. Ces combats sont utiles, je les approuve aussi. Mais n’oublions pas le reste, c’est-à-dire nous et la nature. Car j’ai parfois l’impression qu’on n’en a plus rien à faire, de la beauté des jonquilles. Or je suis persuadé qu’il y a encore du travail et que la cueillette des grands thèmes n’est pas vaine.
GR : Les Pédoncules élémentaires (lire la recension) élargit encore le champ, en intégrant explicitement les lois physiques et l’astrophysique. On y lit par exemple : « on dirait que la fusion de l’hélium / en carbone et en oxygène / a fait de moi une géante rouge ».
Comment travaillez-vous cette matière scientifique ? S’agit-il d’un imaginaire nourri de lectures, d’une métaphore structurante, ou d’une tentative de relier l’intime au cosmos ?
AB : La poésie est aussi source de connaissance. Mon idée de mêler deux thèmes, apparemment éloignés, m’amène inévitablement à écrire sur autre chose que ce sur quoi je serai tenté d’écrire. Cet écart de conduite me fait apprendre de nouvelles choses. Pour Les Pédoncules élémentaires, j’ai lu des ouvrages de vulgarisation scientifique. Le début des différentes découvertes sur la radioactivité. Vive Marie Curie. Et des approches historiques de la physique atomique, comme De l’atome au noyau de Bernard Fernandez. Sans oublier la belle anthologie de Jean-Pierre Luminet, Les poètes et l’univers, qui recense des poèmes depuis l’Antiquité à nos jours. Cela m’a apporté un vocabulaire que je n’avais pas. Un réservoir d’images auxquelles je n’avais pas pensé. Donc mes poèmes ont changé de chemise. C’est peut-être cela, mon exercice poétique depuis La ruée vers l’ombre, tenter de me retrouver dans ce qui n’est pas moi.
« Puisque la poésie est très politique aujourd’hui, je serais heureux que les politiciens deviennent poètes. »
GR : Observez-vous une différence dans la manière dont la poésie est soutenue et médiatisée en France et en Suisse romande ?
AB : Je la sens moins médiatisée qu’en France. Et surtout, je la sens délaissée par les prix littéraires, encore très centrés sur le roman. Il existe bien le prix Pierrette Micheloud, qui récompense aussi des recueils étrangers, ainsi que le prix de poésie C. F. Ramuz, mais cela reste peu. Le prix national, le Prix suisse de littérature, ne récompense que trop rarement de la poésie. L’effervescence est pourtant là. Il y a un terreau fertile, de bons auteurs et de bonnes autrices. Les maisons d’édition et les associations culturelles sont actives, mais pour moi, il devrait y avoir plus. Y compris dans la conscience collective des gens, des administrations et des politiques. Puisque la poésie est très politique aujourd’hui, je serais heureux que les politiciens deviennent poètes.
GR : La scène romande semble à la fois discrète et très active : revues, maisons indépendantes, lectures publiques, festivals, initiatives collectives. Comment percevez-vous aujourd’hui la manière dont les poètes et les éditeurs s’organisent en Suisse ? Y voyez-vous une forme de solidarité spécifique ?
AB : Historiquement, l’édition suisse est une édition de qualité. Elle est graphique, pointue. La poésie y est défendue et les livres sont de bonne facture. Il y a une forme de soutien, qu’on peut voir par exemple dans plusieurs associations culturelles comme l’Épitre, Trousp ou les lectures Canap. Ou dans des relais papier précieux comme Le Courrier ou La Couleur des jours, qui publient souvent de bonnes feuilles. Selon moi, les maisons d’édition devraient se soutenir davantage et former un groupe pour mutualiser leurs frais, investir davantage la France et la francophonie. Pour la poésie, en dehors de la scène slam, il manque peut-être un lieu fort, où les poètes et les poétesses pourraient souvent se rencontrer. Dans mon imaginaire, il manque un lieu indocile comme le célèbre Café-Bar Zénob de Trois-Rivières.
GR : L’oralité – festivals, scènes ouvertes, radios – est devenue un espace central de visibilité pour la poésie contemporaine. Cette dimension influe-t-elle sur votre écriture ? Pensez-vous vos textes pour la page ou aussi pour la voix ?
AB : C’est une des deux grandes questions de notre génération : la performance. L’autre qui revient souvent, c’est la professionnalisation de l’écriture, avec la question du métier d’écrivain. Avec Raphaël Desplands, poète lui aussi, qui a publié Des voix des vagues, nous formons en ce moment un duo poétique. Je lis mes poèmes et il m’accompagne au piano. Cependant, je ne qualifierais pas pour autant cela de performance. Le mot m’ennuie déjà un peu, dans l’écho qu’il peut avoir dans notre société méritocratique. Et lorsque j’écris, je me contente d’écrire, sans penser à la scène ou à la lecture. Mes projets sont écrits avant d’être parlés. Cependant, j’ai beaucoup d’amis poètes pour qui la question de la performance est l’embryon de leur écriture. À chacun sa vision. Pour moi, il y a une certitude : le poète meurt, mais les poèmes restent. Les performances qui ne sont pas enregistrées finissent, elles aussi peut-être, leur course dans la tombe.
« Si vous enlevez l’oursin de votre portefeuille pour vous acheter le dernier smartphone, enlevez-le aussi pour acheter des livres. Privilégiez la librairie en bas de chez vous, vous y ferez aussi de belles rencontres. »
GR : La reprise de Bernard Campiche Éditeur marque une étape importante. Comment abordez-vous ce moment : comme une transmission, un défi économique, un projet esthétique ? Quelle place la poésie occupera-t-elle dans cette nouvelle phase ?
AB : C’est à la fois une transmission, un défi économique et un projet esthétique. Sans oublier une résistance au numérique. J’ai la conviction que les trentenaires comme moi sont la génération d’essai du numérique. Nous sortons toutes les deux minutes notre smartphone de notre poche, à chaque moment creux. Intervenant souvent dans les classes, en particulier avec les cours de la Poésie du kebab sous la bannière de la revue L’Épitre, j’ai l’impression que la génération qui vient est tombée dedans. Peut-être qu’elle s’en affranchira mieux. Mais j’ai peur de cet aspirateur à attention. Concernant la reprise de Bernard Campiche Éditeur, je suis heureux que Bernard Campiche me fasse confiance. C’est un éditeur solitaire qui a publié plusieurs grandes plumes poétiques, dont celle de Jacques Chessex ou Alexandre Voisard.
Au sujet de la crise économique, nous sommes aussi responsables de ce défi. La solution économique à un problème économique est assez simple : achetez des livres. Si vous enlevez l’oursin de votre portefeuille pour vous acheter le dernier smartphone, enlevez-le aussi pour acheter des livres. Privilégiez la librairie en bas de chez vous, vous y ferez aussi de belles rencontres. Pour ce qui est de l’esthétique, ce n’est pas si compliqué de faire de beaux livres aujourd’hui. En revanche, il est plus compliqué de publier de bons textes. Qu’est-ce qu’un bon texte ? La réponse appartient à Aragon, dans Traité du Style : « Un livre est excellent si le lecteur […] laisse tomber soudain l’exemplaire parcouru », puis « tourne vers le ciel un regard de reconnaissance », et murmure : « Papa, maman. » De mon côté, la poésie aura une place parallèle à celle du roman. Les raisons sont multiples, mais pour n’en citer qu’une, je reste persuadé qu’un éditeur de poésie a sa place au paradis.
GR : Souhaitez-vous renforcer les passerelles entre la Suisse romande et la France, ou plus largement entre différentes scènes francophones ? Pensez-vous que la poésie circule suffisamment entre ces territoires ?
AB : Pour renforcer ces passerelles, cela coûte très cher à une petite maison d’édition artisanale. Si vous voulez une attachée de presse, il faut compter plusieurs milliers de francs pour défendre un seul livre, sans garantie. Et je parle du roman, qui est censé marcher. Pour la poésie, elle circule. Je m’efforce de le faire depuis plusieurs années, et il y a eu quelques succès, comme Hippocampe d’Eva Marzi, qui a obtenu en 2025 le Prix CoPo des lycéens. Je trouve les milieux de la poésie plus ouverts à ce qui se fait à l’international. Les anthologies invitent aussi les Suisses, comme avec l’anthologie Chemins de liberté chez Seghers. Les prix littéraires devraient maintenant suivre, ainsi que la presse. À quand des poètes ou des poétesses suisses invités à France Culture ?
GR :Enfin, si vous deviez revenir à l’origine, à l’étincelle première, comment la nommeriez-vous ? Dans Les Pédoncules élémentaires, vous écrivez : « je suis la trace de ce feu / celui qui engendra les autres ».
Est-ce ainsi que vous concevez l’écriture : une trace à remonter, un feu à transmettre ?
AB : Si je devais nommer la première étincelle à l’origine de l’univers, ou plutôt, si je devais imaginer le premier son, je dirais peut-être : « plouf ». Nous sommes peut-être la filiation d’une onomatopée, qui sait. Du reste, je considère l’écriture comme un feu salubre. Le feu se donne et il nous fait du bien. Le feu laisse aussi des traces. L’écriture est aussi une trace à remonter, puisque nous lisons les morts et qu’ils bavardent encore dans nos têtes lorsque nous sommes en panne d’inspiration, ou lorsque nous allons lire, seuls, sur un banc.
tu ensemences tes rêves
de puissance tu quadrilles
ciel terre mer
tout est si vaste pourtant
tu cours tu cours
après les saisons
tu t’aveugles
à courir
en rond
Tarmac, Eve-Line Berthod (extrait)
Nous avions passé
La nuit
À moudre nos ombres
À contester
Aux réverbères
La paternité
De la lumière
Nous nous sommes
Endormis
Contre nos sacs
De sable sombre
Et nous avons raté
L’arrivée
Depuis le fond
De l’avenue
De ce matin jaune
Sur lequel
Surfeuses insoumises
Vous déferliez
Des plaines de désirs inondées jusqu’aux chevilles, Stéphane Berney (extrait)
Bernard Campiche Éditeur
Fondée en 1986 à Orbe, Bernard Campiche Éditeur s’est imposée comme une maison indépendante majeure du paysage littéraire romand. Reconnue pour l’exigence de son catalogue et le soin apporté à la fabrication de ses ouvrages, elle a accompagné de nombreuses voix importantes, parmi lesquelles Anne Cuneo, Jacques Chessex ou Étienne Barilier. Fidèle à une ligne éditoriale attentive à la littérature de langue française, la maison conjugue ancrage local et rayonnement francophone. Sa reprise par Arthur Billerey ouvre aujourd’hui une nouvelle étape, placée sous le signe de la continuité et du renouvellement.
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