26 Mai Ça dépend des jours
petit chien noir
il me suit partout,
je ne l’ai pas nommé
il dort sous mon lit,
lèche ma mémoire
il grogne parfois
quand quelqu’un m’appelle
je crois qu’il veut me protéger
Avec Ça dépend des jours, Guillaume Dreidemie signe un livre bref, coupant, tenu au plus près d’une conscience qui se défait. Pas de pathos, pas de surplomb médical : une voix avance dans le brouillard, cherche un prénom, une chambre, un visage. Et la poésie, ici, ne console pas. Elle tient la lampe.
Il y a des livres qui entrent doucement. Celui-ci non. Ça dépend des jours ouvre une porte blanche, presque clinique, et nous place immédiatement dans ce lieu où le réel ne répond plus tout à fait. Une chambre, des murs nus, une infirmière, des post-it, un bouton d’alarme, un sac plastique tendu vers le ciel : Guillaume Dreidemie travaille avec peu. Mais ce peu suffit à faire vaciller toute une existence.
Le sujet pourrait appeler les grands violons : la vieillesse, la dépendance, la mémoire qui s’efface, la grand-mère en institution. Dreidemie choisit l’inverse. Il coupe court. Il laisse parler une femme dont le monde se défait par fragments. Les phrases sont brèves, parfois presque nues. Elles ne décrivent pas la maladie de l’extérieur ; elles donnent à entendre ce qui reste quand les repères lâchent. Non pas un dossier sur Alzheimer, mais une traversée intérieure, fragile, parfois brutale, souvent bouleversante.
Une voix dans le brouillard
La force du livre tient à cette décision : ne pas expliquer. La poésie ne vient pas commenter la perte, elle l’habite. Les objets deviennent des points d’appui provisoires. Les chaussures, la robe, la fenêtre, la lumière, le pain encore chaud : tout peut retenir un instant le monde avant qu’il ne glisse.
Dreidemie ne transforme jamais son personnage en symbole. Il évite la compassion molle autant que la froideur esthétique. La femme qui parle n’est pas « un cas ». Elle demeure quelqu’un, même lorsque son nom, ses liens, ses gestes se brouillent. C’est là que le livre touche juste : il ne demande pas seulement ce que la mémoire conserve, mais ce que la dignité devient quand la mémoire ne sait plus garder.
Le quotidien comme champ de bataille
Dans Ça dépend des jours, l’Ehpad n’est pas décrit comme un décor social. Il apparaît par éclats : une chambre numérotée, une présence soignante, des visites attendues, des consignes simples qui deviennent immenses. Tout est ordinaire, donc terrible. Le drame ne vient pas d’un événement spectaculaire, mais du déplacement minuscule des choses : ne plus savoir pourquoi l’on tient un sac, confondre les vivants et les morts, attendre une fille comme on attend le bal.
Le titre est redoutablement précis. Ça dépend des jours : formule banale, presque de conversation, mais qui porte ici tout le livre. Certains jours, quelque chose revient. D’autres jours, le monde se retire. Ce n’est pas une alternance nette ; c’est une météo intérieure, imprévisible, sans bulletin fiable.
Une poésie sans sucre ajouté
Guillaume Dreidemie est philosophe, et cela se sent, mais jamais comme une pose. La pensée n’alourdit pas le poème ; elle le tend. Le livre interroge sans thèse apparente : que reste-t-il d’un être quand son autonomie se fissure ? Peut-on encore parler de soi lorsque le « je » n’a plus de sol ? Qui parle, exactement, quand la mémoire emprunte la voix du petit-fils pour revenir jusqu’à nous ?
Ce sont de grandes questions, mais Dreidemie les maintient à hauteur de main. Sa poésie refuse le décoratif. Elle avance dans une langue claire, poreuse, parfois presque enfantine, mais traversée d’abîmes. Un prénom perdu, une chanson qui passe, un geste d’aide : tout devient matière poétique, non parce que le livre embellit la dépendance, mais parce qu’il regarde là où l’on détourne souvent les yeux.
Avec Ça dépend des jours, Guillaume Dreidemie signe un recueil sobre et fortement incarné. Un livre sur la disparition progressive, oui, mais surtout sur la persistance : celle du corps, des sensations, de l’amour maladroit, de la voix. Une poésie qui ne répare rien, mais qui refuse de laisser partir sans témoin.
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