08 Juin Des plaines de désirs inondées jusqu’aux chevilles
Des plaines de désirs inondées jusqu’aux chevilles
Stéphane Berney – Bernard Campiche Éditeur
Il plantait son nez
Dans les étoiles
Comme on vautre
Ses manches
Sur un comptoir
Maculé de miettes
Les soirs de houle
Une fois debout
Il en transportera
Quelques-unes
Dans les coins obscurs
De sa vie
Des plaines de désirs inondées jusqu’aux chevilles, premier recueil de Stéphane Berney publié chez Bernard Campiche Éditeur, avance à pas feutrés mais laisse des traces. Entre humour discret, images décalées et mélancolie sèche, le poète suisse construit un territoire instable où désir, mémoire et vivant coexistent sans jamais se figer.
Un titre peut suffire à planter le décor. Des plaines de désirs inondées jusqu’aux chevilles n’a rien de sage ni de brillant. Il propose d’emblée un déséquilibre. Une image presque absurde. Une sensation physique. Quelque chose déborde. Quelque chose continue malgré l’eau.
Premier recueil de Stéphane Berney, paru au printemps 2026 dans la collection « Le Verre ardent » de Bernard Campiche Éditeur, le livre est une poésie de l’image plutôt que du récit. Les textes n’ont pas vraiment d’histoire à raconter ; ils ouvrent des passages. On progresse dans un paysage à géographie variable, entre jour et nuit, souvenir et présence, désir et disparition.
Une poésie qui préfère l'écart
Ce qui frappe d’abord, c’est la liberté de l’image.
Chez Berney, les hamsters deviennent prophétiques, les roues rouillent dans le silence, les semelles de nuit frottent les poussières du jour. Les rapprochements surprennent sans paraître gratuits. Ils produisent une légère torsion du réel, juste assez pour qu’on regarde autrement.
Le poète ne cherche pas à expliquer le monde. Il le déplace.
Certains héritages surréalistes sont là, mais sans effets spectaculaires. L’image agit à bas bruit. Elle avance masquée. Elle s’installe avant qu’on sache pourquoi.
Le résultat est singulier : on n’est jamais devant un poème, on est dedans.
Le désir comme mouvement
Le titre pourrait faire croire à une poésie amoureuse. Ce serait le réduire.
Le désir qui traverse ces pages n’a rien de sentimental au sens étroit. C’est une énergie de déplacement. Ce qui pousse à continuer malgré l’incertitude. Ce qui insiste.
L’amour apparaît, bien sûr. Mais rarement sous forme lyrique ou héroïque. Il surgit dans des situations bancales, des élans maladroits, des paroles interrompues. On s’aime ici comme on traverse un terrain détrempé : sans garantie d’arriver de l’autre côté.
Cette fragilité est l’une des réussites du livre. Berney évite constamment la grandiloquence. La tendresse naît dans le détail, dans le presque rien, dans une phrase qui hésite avant de toucher juste.
Forêts, ports, bêtes : un monde vivant
L’autre présence forte du recueil est celle du vivant.
Forêts humides, animaux, eau, lumière, obscurité : les éléments naturels ne font pas décor. Ils participent à l’expérience poétique. Ils respirent avec les personnages. Parfois ils pensent à leur place.
Cette proximité avec le monde sensible donne au livre une densité particulière. Le poète n’observe pas la nature depuis une position contemplative — il l’habite. Ou plutôt il accepte d’être traversé par elle.
On retrouve là quelque chose de caractéristique de plusieurs voix contemporaines de Suisse romande : une attention aux paysages qui n’est ni pittoresque ni militante, mais une interrogation plus sourde sur notre façon d’exister parmi les choses.
Une entrée remarquée
Premier recueil oblige, Des plaines de désirs inondées jusqu’aux chevilles n’a pas de visée démonstrative. Il préfère l’ouverture. Le risque. L’exploration.
Ce n’est pas anodin que Philippe Djian ait repéré ce premier recueil. On trouve chez Stéphane Berney un goût similaire pour les décalages, les zones d’incertitude, les images qui déplacent le regard — une filiation lointaine, sans imitation ni effet d’école, qui dit quelque chose de la singularité de cette voix.
Cette modestie apparente est peut-être sa meilleure qualité. Berney ne cherche pas à impressionner. Il propose simplement de partager une expérience de langage où les images font circuler l’intime vers le monde, et inversement.
À l’heure où une partie de la poésie contemporaine hésite entre récit autobiographique et discours théorique, ce recueil tient la voie de l’image active — celle qui produit du sens sans le verrouiller.
Une poésie les chevilles dans l’eau. Les yeux grands ouverts sur ce qui tremble encore.
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