07 Juil Future Library : la bibliothèque qui attend l’an 2114
Depuis 2014, douze écrivains ont remis un manuscrit qu’ils ne verront jamais publié, à des lecteurs qui n’existent pas encore. Katie Paterson a construit une œuvre d’art autour d’un pari absurde et magnifique : que la littérature, la forêt et la ville d’Oslo tiendront encore debout en 2114. Rien ne le garantit et c’est précisément ce qui rend le geste vertigineux.
Un thriller ne se vend pas s’il ne paraît pas vite. Un recueil de poèmes espère sa critique dans les huit jours. À Oslo, une artiste écossaise a construit un projet qui ridiculise ce calendrier : chaque année depuis 2014, un auteur remet un texte inédit qui restera scellé jusqu’en 2114. Ni extrait, ni résumé, ni fuite. Le titre est annoncé, l’œuvre disparaît.
Le mécanisme, une fois posé, semble presque trop simple pour justifier tant de fascination. Katie Paterson a fait planter 1 000 épicéas dans la forêt de Nordmarka, aux abords d’Oslo, l’année où elle a lancé le projet. Dans un siècle, ces arbres deviendront le papier sur lequel seront imprimés les cent manuscrits réunis en une seule anthologie. D’ici là, chaque texte dort dans la Silent Room, une pièce dédiée de la bibliothèque Deichman Bjørvika, où seuls les noms des auteurs et les titres des œuvres sont visibles derrière une vitre — jamais leur contenu.
Une liste qui se lit comme un jeu de devinettes
Margaret Atwood a ouvert le bal en 2014, suivie par David Mitchell, l’Islandais Sjón, la Turque Elif Shafak, la Sud-Coréenne Han Kang — Nobel de littérature en 2024, distinction que le projet ne pouvait évidemment pas anticiper — puis Karl Ove Knausgård, Ocean Vuong, Tsitsi Dangarembga, Judith Schalansky, Valeria Luiselli, Tommy Orange et, dernier nom en date, Amitav Ghosh en 2025. Douze plumes, douze langues et sensibilités différentes, douze paris pris à l’aveugle sur un lectorat introuvable.
Ce qui frappe, en regardant cette liste, ce n’est pas tant sa qualité — irréprochable, portée par un comité de sélection qui juge sur la capacité d’une œuvre à « capter l’imagination de cette génération et des suivantes » — que son absence totale de logique commerciale. Aucun de ces écrivains ne pourra ni défendre son texte, ni le corriger après coup, ni profiter de sa réception. Sjón, en 2017, résumait le vertige mieux que quiconque en se demandant, au moment de remettre son manuscrit : pour qui écrit-il, au juste, et quelle place occupe encore le lecteur quand celui-ci n’a pas de visage, pas de date de naissance, peut-être pas encore de langue commune avec la nôtre.
Le livre comme un pari sur l'avenir
On pourrait ranger Future Library dans la catégorie des gestes conceptuels un peu vains — une capsule temporelle de plus, décorée d’arbres pour faire sérieux. Ce serait manquer l’essentiel : ici, la forêt n’est pas un emballage écologique plaqué sur un coup de communication. Elle est le texte au même titre que les manuscrits. Les épicéas grandissent au rythme exact où les livres attendent ; le jour où l’un sera prêt à devenir papier, l’autre sera prêt à être lu. Paterson ne raconte pas une histoire sur le temps : elle construit un objet qui EST le temps, matérialisé en anneaux de croissance et en pages qui n’existent pas encore.
Le pari, en creux, dit quelque chose de plus inconfortable sur notre présent. Écrire pour 2114, c’est parier que les bibliothèques survivront, que le norvégien et l’anglais se liront encore, que quelqu’un aura la patience de porter un projet sur cent ans sans jamais en connaître le résultat. Rien de tout cela n’est acquis — pas même la forêt, sujette aux incendies, aux maladies, aux appétits fonciers d’une ville en expansion. C’est un projet qui pourrait échouer à chaque étape, et c’est peut-être cette fragilité assumée, plutôt que sa promesse de réussite, qui en fait une œuvre véritablement littéraire : elle raconte l’incertitude au lieu de la maquiller.
À l’heure où l’édition chronomètre le succès d’un livre à sa première semaine de vente, Future Library propose l’inverse exact : un texte qui ne vaudra rien avant un siècle, et qui, jusque-là, ne sert à rien d’autre qu’à exister, patiemment, dans le noir.
Pas de commentaire