02 Sep Adiel Goliot : mélange des genres
Adiel Goliot est un transfrontalier du genre, qu’il soit artistique ou identitaire. En exil d’une constance imposée et de cases trop bien rangées, l’artiste polymathe navigue dans le courant de l’interstice – entre cinéma, poésie, slam et musique – pour y explorer et révéler sa propre transfiguration. Champion de France de slam en 2020 puis demi-finaliste de la coupe du monde de slam en 2021, Adiel découvre très tôt le pouvoir du mot. Depuis, iel en fait un lieu de transformation et de transmission.
Être ou ne pas être, sans le mot ?
Tel est peut-être le fin mot de l’histoire de l’identité.
Le mot est un poids lourd de sens et d’impact. Ici, il devient le cœur d’une philosophie du langage salutaire et d’une sociologie en mouvement, d’une réflexion sur ce qui nous constitue, et sur ce qui nous assigne.
Qui dit philosophie dit, bien sûr, questions ouvertes. Et elles défilent, en cortège, dans le sillage de la première : pouvons-nous exister sans être nommés ? Que devient-on lorsque le nom que l’on porte est assassin ou imposé ? Qu’en est-il alors de la réalité ? Est-elle par les mots dévoilée ou bien modelée ? Que faire lorsque le mot enserre ? Comment s’en emparer lorsqu’il libère ? Et surtout : la poésie, dans tout ça ?
Il est des rencontres plus riches d’interrogations que de réponses. De celles qui ne cherchent pas à refermer les questions, mais à les déplacer — jusqu’à faire vaciller les évidences.
Celle d’Adiel en fait partie.
Adiel s’est toujours amarré au mot pour éviter le naufrage, pour comprendre et embrasser ses courants contraires puis prendre le large vers une identité inexplorée et parfois insoupçonnée.
Au fil de ses voyages introspectifs en eaux profondes, l’ancienne petite fille qui se réfugiait terrifiée dans les livres, Adèle, s’est progressivement affranchie du genre pour tendre vers plus de fluidité. Adiel est ainsi né, au fil des mots et de la poésie. Être métamorphe que les courants identitaires déplacent sans jamais le fixer, et qui avance sans autre destination autre que celle qu’iel se découvre en chemin.
Voici son histoire.
Bonjour Madame
Adiel me donne rendez-vous au Bonjour Madame, un bar culturel, queer et féministe du 11ᵉ arrondissement de Paris qui se distingue par une programmation culturelle foisonnante : concerts, expositions, débats, cabarets drag, soirées thématiques, rencontres, friperies solidaires, mais aussi événements autour de la poésie queer.
J’arrive avec un peu de retard, je l’aperçois à côté d’une fenêtre ouverte – sans doute sur son imaginaire – en train de pianoter sur le clavier de son ordinateur.
On devine aussitôt une personnalité d’une douceur extrême. Les éraflures de la vie sont perceptibles mais n’ont pas terni les couleurs de son humanité. On décèle aussi la capacité à entendre et ressentir chez l’autre ce qui flotte entre les lignes. Adiel porte sa sensibilité à même la peau.
Quant au bar, il porte bien son nom. Comme un clin d’œil à une première époque de sa vie, Adèle pour les intimes, Madame Adèle à la scène. C’est d’ailleurs sous ce nom d’artiste qu’iel remporte le championnat de France de slam, porté aux nues grâce à un texte pour les moins vulvaires :
“Ma vulve, un peu vintage, se vante d’avoir voyagé.
Y’a des vipères qu’elle aurait voulu éviter,
Des vulnérables qui vadrouillent sans faire de vagues,
Des vautours ou des vénales un peu vauriennes qui divaguent,
Celles qui brillent pour me faire vaciller.
Celles qui partent en vrille pour mieux se vacciner,
Des vacancières en bord de mer qui boivent et qui vapotent,
Des vacataires, entre deux verres, qui doivent racheter des capotes,
Des sans-visages qui voguent décontractées,
Des qui voyagent dans toute la voie lactée.
Ta vulve est merveilleuse ! La tienne aussi en vérité !
Je voudrais les inviter, voire plus si vaginité.
Envoyez vulver les voyous qui trouvent qu’elles manquent de classe !
Vulvérisez celleux qui veulent les contrôler à votre place !”
Mais pour l’instant, revenons au début de l’histoire.
Poser l’encre
« J’écris depuis que je sais mâchouiller un capuchon de stylo. »
Écrire, de tout, et en vrac, mais écrire. Journal intime sur feuilles volantes, romans sans dernière page, nouvelles, poésie… Depuis toujours s’arrimer à l’écriture pour apprivoiser son introversion et conjurer le rejet que la différence fait naître. Pour explorer ses mondes identitaires aussi, et poser l' »encre” quand la parole ne peut pas être dite.
Au fil de ses mots, nourri de littérature et de cinéma, Adiel découvre peu à peu la possibilité de se penser comme une femme lesbienne. À quinze ans, un premier horizon s’éclaircit dans sa quête identitaire avec un coming out singulier et silencieux : des lettres adressées à ses proches, mais jamais distribuées. Une première révélation à soi, avant de se révéler aux autres.
Pour Adiel, l’écriture devient alors un ancrage quotidien, un socle et un espace de réflexion. Iel écrit sur l’intime, sur la vie, sur ce qui se joue parfois sous le seuil de la conscience. L’écriture est parfois douloureuse, parfois lénitive, toujours vitale et révélatrice.
Main dans la main ou plutôt dans la plume, l’expérience de vie et l’écriture avancent de concert : “Écrire me fait grandir, grandir m’aide à écrire”.
Le parcours littéraire de l’artiste se poursuit avec des études au Conservatoire Européen d’Écriture Audiovisuelle. Iel explore différents formats — du court métrage à la série comique, policière ou d’animation — et apprend à façonner des personnages comme à construire une intrigue. Une école qui lui offre autant d’outils narratifs et dramaturgiques que de rencontres avec des auteurs venus d’horizons différents, l’obligeant à sortir de sa zone de confort.
Ne se sentant pas légitime dans le monde de l’écriture, à l’issue de l’école, Adiel vogue un temps vers d’autres aventures.
S’ensuivent plusieurs années à œuvrer dans des associations de solidarité internationale comme France Amérique Latine ou Autres Brésils. Une manière de s’ouvrir au monde pour gagner en confiance.
Pourquoi l’Amérique latine ? Parce qu’à l’adolescence, Adiel se passionne pour cette région, sa géographie, son histoire, ses volcans et sa musique, en particulier les chansons engagées d’artistes des années 1960-1970 comme Víctor Jara, Violetta Parra ou encore Mercedes Sosa, qu’iel chante et reprend à la guitare ou au charango.
À plus de 4000 mètres d’altitude, alors qu’iel crapahute sur la cordillère des Andes entre les lamas et les pumas, Adiel ne peut s’empêcher de noircir des carnets miniatures, sans dessein ni prétention. Simplement parce que l’écriture lui est toujours aussi vitale.
Quelques années plus tard, l’expérience du monde en bandoulière, retour à l’écriture cinématographique.
Silence, ça tourne !
Le pouvoir de se nommer
Le soleil cogne sur le métal. Les docks suffoquent.
Des hommes s’affairent entre les conteneurs. Les grues soulèvent leur charge dans un ballet lent et mécanique. Mauricette Bonnarien s’attèle à la tâche avec la même poigne que les autres dockeurs. Dans ce monde masculin, elle assure. Le reste du temps, elle slame. Entre les deux elle se bat contre un nom de famille qui fut imposé à son ancêtre lors de l’abolition de l’esclavage comme un ultime asservissement traversant les générations.
Le premier court-métrage d’Adiel Goliot, Bonnarien, distingué par les festivals, choisit le slam comme arme et la parole comme territoire de reconquête de soi : le droit de se définir et donc, de se nommer.
L’idée du court-métrage est née d’une rencontre avec la romancière et poétesse brésilienne Conceição Evaristo – qu’Adiel avait invitée lors de ses activités associatives – dont certains personnages féminins de ses romans choisissent de se renommer, faisant du nom un acte politique. Cette réflexion conduit Adiel à poursuivre ses recherches et à exhumer un épisode particulièrement sombre de l’histoire française.
En effet, quand en 1848 la métropole abolit l’esclavage, les officiers de l’état civil français remplacent les matricules de plus de 170 000 esclaves par des patronymes souvent ouvertement dégradants : « Trouabal », « Crétinoir », « Gros-Désirs », « Satan », « Bonnarien », « Macaque » et autres avanies. Des noms qui, loin de disparaître, font perdurer l’humiliation sur des générations.
La question du nom, de ce qu’il dit de nous et de ce que nous sommes contraints d’en porter, devient alors son chemin de retour à l’écriture. Iel se penche aussi sur sa propre histoire et sur son propre patronyme, Goliot, une insulte en argot (“golio”, débile) qu’iel entendait dans les couloirs de la primaire au lycée : “je me suis fait traiter de golio toute mon enfance”.
On ne sort jamais indemne d’une œuvre. Créer, quels qu’en soient les atours, est d’abord question de rencontre entre l’artiste et son œuvre. Un point de confluence où les courants se mêlent, s’imprègnent et finissent par se transformer l’un l’autre.
Le créateur étant aux premières loges de ce qui se joue, il déverse nécessairement une partie de lui par l’acte créatif. Que celle-ci affleure à la surface ou demeure tapie dans les profondeurs : une expérience, une mémoire, une blessure, un désir…
L’œuvre peut également agir sur celui qui l’a fait naître en éclairant des zones d’ombre, en déplaçant les lignes et redessinant peu à peu les contours de son auteur.
C’est ainsi au cours de l’écriture du scénario que la destinée d’Adiel a pris un tournant décisif, tant au niveau artistique qu’intime.
Slam’heureux.se
« Je suis arrivé au slam grâce au film. »
L’idée d’introduire le slam dans son court-métrage lui est venu comme une intuition. Et ce pressentiment (prémonition ?) l’a propulsé en quelques mois sur les plus hautes marches du podium. Une success story aussi fulgurante qu’impromptue.
Adiel décide de fréquenter des scènes slam pour faire des repérages.
“Dès la première scène, je trouve l’ambiance tellement sympa que je décide de m’inscrire.”
Adiel performe le texte écrit pour le court métrage… et gagne. Cette scène en entraîne une autre, puis une autre… Entre fin 2019 et début 2020 l’artiste s’empare du micro à Paris et ailleurs.
On lui propose rapidement de participer au Grand Poetry Slam, l’un des championnats de France.
Adiel se lance dans l’aventure en dilettante : “j’avais l’impression d’être un bébé slameur”. Et puis les rounds s’enchaînent. À sa grande surprise, iel les franchit un à un jusqu’à se retrouver…en finale !
“Dans le slam les juges sont des spectateurs du public, ils jugent avec le cœur.”
Adiel découvre alors que ses mots peuvent toucher les autres. Cette expérience lui donne confiance. Mais les feux des projecteurs peuvent aussi brûler les ailes.
« J’allais dans des tournois de poésie armé de rimes, d’assonances, d’allitérations et de punchlines. Je récoltais de très bonnes notes, parfois des médailles, j’étais applaudi, mais je me sentais vide. Rien ne faisait vraiment sens. Je pleurais en rentrant chez moi, je mettais parfois des jours à m’en remettre. J’avais l’impression d’être un imposteur. »
Le malaise atteint son paroxysme quand Adiel représente la France et termine demi-finaliste du championnat du monde. “Les autres poètes me félicitaient. Personne ne savait à quel point j’étais mal dans ma peau.”
Après une ascension aussi fulgurante, la chute peut être douloureuse. Cette expérience l’amène à délaisser peu à peu la recherche de la performance — les rimes à tout prix, les punchlines, la virtuosité — pour aller vers quelque chose de plus essentiel et sincère.
« Je ne voulais pas aller sur scène pour gagner ni pour frimer, mais pour partager mes doutes et essayer de mieux me comprendre. »
Le slam devient un puissant révélateur identitaire. Et les années de malaise font brutalement sens.
« J’ai gagné le championnat de France avec un slam sur ma vulve, en exacerbant ma féminité, mais Madame Adèle ça n’était pas moi. L’image que cela me renvoyait ne me correspondait pas. » Adiel n’est pas une femme cisgenre, ni dans les représentations ni les assignations qui l’accompagnent.
Quelque chose affleure alors comme une évidence.
Une transition s’ensuit, et avec elle la véritable naissance d’Adiel. Aujourd’hui, iel revendique la liberté de circuler entre les genres, sans avoir à s’arrêter sur une rive plutôt qu’une autre.
Inventer une langue à son image
Après l’effervescence des scènes, Adiel revient peu à peu à la page et prépare plusieurs recueils dont l’un paraîtra prochainement. La poésie devient alors son espace de liberté absolue : un territoire sans contraintes où les mots peuvent se déployer, se réinventer et faire vaciller les frontières de la binarité.
“L’écriture me recentre et me permet d’être dans toute ma complexité. Parfois je parle au masculin, à d’autres moments au féminin.”
La poésie est sans doute la discipline littéraire la plus poreuse à la diversité du monde. Adiel l’interroge à travers deux mots : la liberté et l’inattendu.
Son premier recueil s’empare d’un sujet profondément intime : sa transition, et plus précisément sa mammectomie. Adiel choisit de le traiter sous la forme d’un lipogramme — un texte dans lequel l’auteur s’interdit l’usage d’une ou plusieurs lettres de l’alphabet —, à la manière de La Disparition de Georges Perec, texte emblématique de l’Oulipo. Une lettre manque à l’appel : le « O ». Une absence qui fait écho, par le jeu de la contrainte littéraire, à l’expérience intime racontée dans le recueil : “j’ai retiré le haut, et le O”, nous confie l’artiste d’un air amusé.
Adiel joue aussi librement avec la forme qu’avec le fond. Iel déplace le texte : à gauche, à droite, au centre ; le fait déborder, décrocher, se fragmenter. Iel explore les polices, les corps et les espaces, s’intéressant notamment au travail du collectif Bye Bye Binary, qui expérimente des formes typographiques capables de déjouer les normes de la binarité dans le langage.
Car la poésie possède cette faculté rare : créer de nouveaux mots, déplacer leur sens, provoquer des rencontres improbables. Elle offre une langue à des expériences marginales, intimes ou fragmentées : “la poésie m’aide à appréhender ces différents éclats de mon identité.”
Ses influences sont multiples. Des participants des ateliers d’écriture qu’Adiel anime, notamment en milieu carcéral, dont les textes l’émeuvent par leur simplicité et leur puissance. Puis les œuvres de Cécile Coulon, Selim-a Atallah Chettaoui, Lisette Lombé, Marie Darah, Aurélien Dony ou encore Robin Bonenfant qui constituent autant de viatiques.
Adiel prépare aujourd’hui un nouveau court-métrage, cette fois sous la forme de comédie musicale. La poésie y tiendra le premier rôle : elle sera chantée, mise en corps et en mouvement.
Car revenir à la poésie, c’est aussi revenir à la voix. À cette question essentielle de l’oralité : comment révéler la musique qui habite un texte ?
Adiel évoque la fameuse technique “du gueuloir” de Flaubert. « Je ne sais qu’une phrase est bonne qu’après l’avoir fait passer par mon gueuloir », confiait-il. Une pratique qui consistait à éprouver ses phrases à voix haute, à les faire résonner jusqu’à ce qu’elles trouvent leur juste rythme.
La boucle est peut-être là : entre la page et la scène, entre le silence et la voix, la perfection du mot tient peut-être dans celle de son cri.
L’entretien touche à sa fin, nous aurions pu continuer longtemps à discuter. Nous l’avons d’ailleurs fait.
S’il est quelque chose à retenir de l’expérience d’Adiel, c’est que la poésie ne nomme pas seulement le monde, mais agrandit le territoire du dicible et ouvre parfois de nouvelles possibilités d’exister, en toute liberté.
**collectif dont le but est d’imaginer des glyphes, ligatures et points médians pour les écritures post-binaires en français.
Lorsque les volcans dorment
Prochaines dates :
29.10.26 – Centre Molodoï,
Strasbourg
30.10.26 – P8, Karlsruhe,
Allemagne
31.10.26 – Sommer Casino,
Basel, Suisse
Adiel… en bref
Adiel est un artiste pluriel de 36 ans. Son écriture traverse les frontières entre poésie, slam, chanson, littérature et cinéma. Cette porosité des genres fait écho à une identité elle aussi fluide, qui échappe aux catégories binaires.
Après avoir remporté les championnats de France de slam en 2020, puis atteint la demi-finale de la Coupe du monde en 2021, iel écrit et réalise, en 2022, Bonnarien, un premier court-métrage interrogeant l’identité et la confiance en soi à travers le slam.
C’est au cours de l’écriture du film qu’iel prend conscience de sa transidentité et entame un long parcours médical et administratif pour faire coïncider son existence avec son identité profonde.
Adiel anime également des ateliers d’écriture et de slam, notamment en milieu scolaire et carcéral, convaincu que l’écriture peut devenir un espace de rencontre, de transmission et d’émancipation.
Adiel fait aussi partie du collectif musical féministe Lorsque les volcans dorment, qui fait dialoguer post-rock, spoken word et performance théâtrale. Entre musique et textes déclamés, le collectif ouvre un espace de création et de refuge pour les minorités de genre, où le traumatisme et la résilience trouvent leur voix.
Adiel travaille actuellement à l’écriture de son deuxième film et finalise un recueil de poésie qui paraîtra à la rentrée.
Entre deux projets, iel prête également sa plume à d’autres artistes en écrivant des paroles de chansons, tout en continuant à faire entendre ses propres textes sur scène.
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