Depuis quand les oiseaux

Photo : © Samuel Daragon
Depuis quand les oiseaux
Andrea Thominot – Cheyne éditeur

« plus personne ne veut
ce que d’autres ont voulu à leur place »

Depuis quand les oiseaux, (extrait p. 51)

Quatre millions d’oiseaux, un miroir en miettes, un crabe dans une baignoire, des CV trafiqués et un musée où personne ne vient. Andrea Thominot compose avec tout cela un drôle de livre sur nos vies très organisées. Depuis quand les oiseaux ne cherche pas tant l’envol qu’une façon de desserrer l’étau : celui du travail, de l’utilité, des mots automatiques et de cette obligation permanente d’être quelqu’un de présentable.

« un oiseau c’est pas grave ».

C’est la première phrase. Un oiseau tient dans une poche, s’enferme dans une cage, se cogne contre un miroir. Puis Andrea Thominot ajoute quelques zéros : un million, deux, trois, quatre millions d’oiseaux. Le ciel change alors de propriétaire. Nous pensions pourtant l’avoir correctement réparti entre avions, immeubles et quelques restes de bleu.

L’invasion commence presque comme une fête. Les gens descendent dans la rue, se parlent, donnent leurs prénoms. Puis les oiseaux brisent les fenêtres et les miroirs. Surtout, ils répètent. Conversations privées, méchancetés, secrets : nos mots reviennent par le ciel et deviennent impossibles à escamoter. Certaines personnes n’osent plus parler.

Thominot installe ainsi un monde à peine différent du nôtre, mais suffisamment déréglé pour que ce qui paraissait normal commence à avoir une drôle d’allure.

Qui est ce type dans le miroir ?

Parmi les dégâts : les miroirs.

Le narrateur se penche sur les morceaux. Son reflet n’a pas disparu, il a « éclaté en dizaines de possibilités ». Selon le fragment choisi, le visage change. Le futur aussi.

Cette histoire de visage devient rapidement l’un des nerfs du livre. Le personnage grimace devant les éclats, se photographie avant de sortir, demande aux autres s’il ressemble encore à quelqu’un. Et lorsqu’il part travailler, la question trouve une réponse assez radicale.

À l’usine, pas besoin de visage.

Il faut des bras, des gestes précis, de la concentration, de la résistance à la pression. Faire vite et bien, puis plus vite et mieux que le bras d’à côté. Sinon un autre viendra exécuter le même mouvement. L’organisation du travail a poussé jusqu’à sa conclusion anatomique : l’individu s’efface derrière le membre utile.

Le soir, la machine continue. Le narrateur reproduit devant son lavabo les gestes appris à l’usine et n’arrive plus correctement à se laver les mains. De l’eau lui entre dans les yeux. Ça brûle, donc il a encore des yeux. Et, avec eux, peut-être un visage.

Thominot est particulièrement bon dans ces moments-là. Il n’explique pas l’aliénation, il la fait entrer dans une salle de bains.

Se rendre employable

Puis l’usine ferme. Il faut retrouver du travail et, avec lui, une identité suffisamment convaincante pour intéresser un employeur.

Le narrateur passe des tests sur Internet. L’un lui apprend qu’il est un loup fonctionnant en meute ; l’autre, un ours polaire adepte de la distanciation sociale, avec sa banquise et « son coin à moi qui fond paisiblement ».

Il refait son CV. S’invente des diplômes, arrange ses expériences, se découvre dynamique, déterminé, tenace. Autrement dit, il fabrique le personnage susceptible d’obtenir le poste. Même l’intelligence artificielle reçoit ses « bonjour », « s’il vous plaît », « merci » : autant ne pas perdre l’habitude de la politesse.

Le livre attrape ici avec précision notre petite fabrique professionnelle de soi : raconter sa vie, sélectionner ce qui mérite d’être montré, donner une fonction à chaque expérience et faire tenir le résultat sur une page.

Thominot pousse même un peu plus loin une expression banale : « trouver un travail ». Pourquoi ne pas imaginer l’inverse ? Le travail qui nous cherche, nous trouve, nous installe sur une ligne de départ et nous demande de courir plus vite que les autres.

Les mots, eux aussi, finissent par révéler ce qu’ils transportaient en douce.

Ce qui ne sert à rien

Le deuxième emploi change le rythme. Le narrateur devient gardien d’un musée auquel « personne ne pense ». Peu de visiteurs, beaucoup de temps.

Il s’ennuie.

Dans un autre livre, il faudrait probablement combattre cet ennui. Ici, il devient presque une méthode. Le narrateur tourne dans les salles, tourne sur lui-même, empile mentalement ses souvenirs pour prendre de la hauteur, observe les nids installés dans les immeubles et finit par construire le sien dans les tiroirs du musée.

Avec quoi ?
« tout ce qui ne sert à rien d’autre ».

La formule éclaire une bonne partie du recueil. Thominot travaille précisément avec ce que la mécanique de l’utilité laisse sur le côté : une heure perdue, une grimace, un morceau de miroir, un crabe dans une baignoire, un musée vide. Là où l’usine exigeait de chaque bras une fonction, l’ennui rend au narrateur la possibilité de gestes qui ne rapportent rien.

Il recommence à imaginer.

Rendre la parole

Les oiseaux ont changé eux aussi.

Au début du livre, ils se contentaient de répéter les humains. Les voilà maintenant qui parlent entre eux, avec des mots que personne n’avait pensés pour eux. Nous ne comprenons plus leur langue.

Ce déplacement est essentiel. Les oiseaux cessent d’être notre miroir. Pour une fois, ce n’est pas à eux de s’adapter à notre vocabulaire, à notre espace ou à notre manière d’occuper le monde.

« on ne prend conscience des choses / qu’une fois qu’elles nous envahissent / qu’elles menacent notre place / au centre du jeu », écrit Thominot.

Cette place au centre, le livre passe son temps à la déplacer : l’homme face à l’animal, le travail face à l’existence, l’utilité face à l’ennui, la parole humaine face à une langue qui lui échappe.

Le symbole de l’oiseau reste pourtant dangereux. Ailes, ciel, nid, envol, métamorphose : le terrain a été abondamment labouré par la poésie. Quelques passages s’approchent d’un imaginaire plus attendu, celui de l’oiseau-liberté et de l’aile-espoir. Thominot retrouve davantage de singularité lorsqu’il redescend vers ses objets incongrus et ses situations ordinaires.

C’est précisément ce que fait la fin.

Lorsque les oiseaux s’en vont, le narrateur possède de « jeunes ailes », mais ne les suit pas. Il reste dans son musée. Puis le musée ferme. Nouveau chômage, nouvelle liste de personnes à appeler, quelques bonnes nouvelles à inventer pour sa mère.

La métamorphose n’a donc pas miraculeusement réparé l’existence. Tant mieux.

Depuis quand les oiseaux ne promet pas un monde neuf. Le livre dit même qu’on n’inventera pas de machine capable de le refaire. Il reste ce qui est là, avec ses morceaux cassés, et la possibilité de chercher « le geste le plus juste / pour ce qui vient ensuite ».

Andrea Thominot écrit moins sur la liberté que sur la place qu’on lui laisse. Celle qu’il faut dégager dans des journées pleines, des métiers qui nous définissent, des phrases déjà prononcées et des identités prêtes à l’emploi.

Un peu de vide, en somme.

À la fin, ces oiseaux là ne nous apprennent pas à voler. Ils nous apprennent à lever la tête.

Pas de commentaire

Postez un commentaire

#SUIVEZ-NOUS SUR INSTAGRAM