Damnatio memoriae

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Damnatio memoriae
Marilyne Bertoncini – Éditions maelstrÖm reEvolution

Avec Damnatio memoriae, publié chez maelstrÖm reEvolution, Marilyne Bertoncini avance dans cette zone trouble où la mémoire s’effrite en fragments qui paraissent voués à une proche disparition. Les siècles passent et semblent progressivement condamner l’œuvre des Hommes à l’effacement. Nous nous souvenons de la damnatio memoriae, cette antique pratique qui consistait à effacer le souvenir d’un condamné à mort. Effacer un nom, un visage, toute trace, jusqu’à son souvenir. Ce livre contemple l’effacement à l’œuvre. « Tout s’efface », mais quelque chose pourtant demeure, comme une inscription encore recouverte poussière, et une voix entendue autrefois dont il reste l’écho, au creux de la mémoire.

Les empreintes de mains de Chauvet ou d’Altamira, les fresques de Pompéi et d’Herculanum, nous parviennent chargées de nuit, portant en elle un signe qu’on peine à déchiffrer, emportés nous-mêmes dans les couloirs du temps. La main sur la paroi semble encore attendre notre main, comme si le lien n’était jamais totalement voué à disparaître. Les marbres de Paros, le Temple d’Aphaïa, la porte d’Apollon à Naxos, tout semble blessé par la rigueur du Temps, mais debout et chargé de lumière, franchissant les siècles pour parvenir à murmurer encore le poème, l’oracle, la prière. Les mains jointes des suppliantes, le regard doux d’Hermès sur Bacchus, tout cela a certes perdu ses couleurs, mais le cœur en les voyant bat toujours puissamment, car l’amour, la compassion et la tendresse qui en émergent ne cessent de nous troubler.

Nous-mêmes, vulnérables, nous perdons peu à peu nos repères, nos souvenirs proches et lointains s’estompent dans le demi-jour du présent, et parfois ressurgissent métamorphosés, sans qu’on le veuille : le présent est chargé d’une histoire, d’un poème, d’un éclat de rire, que rien ne pourra totalement effacer, tant qu’il subsiste un visage émergeant de la pierre sous Notre-Dame, et les mains de l’Aurige à Delphes conduisent pour toujours le char invisible de l’infini. 

Quand l’art enregistre ce qui disparaît

Dans la Roma de Fellini, qui habite pleinement l’espace du poème de Marilyne Bertoncini, des fresques antiques apparaissent lors du percement du métro romain. L’air les atteint et les couleurs commencent aussitôt à disparaître. Il y faut tout l’art de Fellini pour faire de l’effacement non pas un achèvement mais une disparition toujours en cours d’évolution, puisque le film immortalise la perte des couleurs qui n’en finissent jamais ainsi d’occuper notre âme. L’art n’empêche pas la disparition de la Beauté ; il révèle que la Beauté au moment même de naître est toujours en train de disparaître.

Cette idée accompagne le livre jusque dans notre présent. Nous confions nos souvenirs à des matières précaires, en oubliant que seul le cœur peut les préserver, au-delà de notre propre oubli. Sous certaines fresques anciennes, le dessin préparatoire demeure, enfoui sous la couche visible. Soudain, une autre image apparaît. Sous ce que nous croyons avoir conservé vivent d’autres vestiges, « poussière lumière gouffre »…

Cette méditation trouve son prolongement dans la typographie même du livre. Des caractères maigres portent le fil de la pensée, tandis que des fragments en caractères gras surgissent, coupent le mouvement, et renouvèlent le sens. Deux voix semblent se répondre, comme celle de la Mémoire et celle de l’Oubli. La forme devient une expérience, et la main a tracé les signes du chagrin, de la joie, pour qu’ils demeurent en nous, au creux du souvenir.

La première édition, parue en 2023 aux éditions du Petit Véhicule, associait le texte aux photographies de Florence Daudé. Cette nouvelle parution chez maelstrÖm reEvolution, dans le format resserré du Bookleg, donne au texte une autre respiration. Il apparaît comme une petite chambre d’échos, et je pense alors à la Villa des Mystères. « Fantômes de mains ocre et sang », rien n’y est lisible immédiatement, rien n’y est fixe. Au moment où le sens semblait nous apparaître enfin, tout se retire, mais rien n’est perdu totalement puisque nous avons rêvé d’une histoire, qui est peut-être vraie, peut-être fausse, mais qui dans tous les cas fait partie à présent de notre vie. « On cherche parfois en soi la trace d’un sourire » écrit Bertoncini.

Lorsque tout semble voué à l’effacement, il reste les yeux de celle qui ne nous a pas oublié, qui sait sa disparition future, qui nous renvoie à la nôtre, dans cette Villa des Mystères, où les larmes coulent sur la joue de l’éternité.

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