22 Oct Zoé Besmond de Senneville, sans sourdine
Perdre l’audition et monter sur scène pour raconter ce qui disparaît. Il fallait oser. Avec Sourdre ou l’enterrement de mes oreilles, Zoé Besmond de Senneville transforme son histoire intime en expérience théâtrale, musicale et sensorielle. Du 2 au 14 novembre, aux Plateaux Sauvages à Paris, l’autrice et comédienne signe une création qui entend bien bousculer quelques habitudes. Et pas seulement celles du public.
Il y a des enterrements plus joyeux que d’autres. Celui que prépare Zoé Besmond de Senneville promet d’être particulièrement sonore. La défunte ? Son audition. Le cercueil ? On verra. Quant à la cérémonie, elle convoquera poésie, musique, images, vibrations et quelques comptes rendus médicaux. Lesquels n’ont pas exactement la réputation de faire de la bonne littérature.
Diagnostiquée d’une otospongiose, une maladie affectant l’audition, l’autrice et comédienne a vu son rapport au monde se modifier. Les voix deviennent incertaines, les sons se déforment, la fatigue s’installe. Le corps continue d’habiter le même espace, mais ses repères ont changé.
De cette expérience douloureuse, elle a tiré un texte, publié aux éditions La Contre Allée, puis un spectacle. Treize scènes pour accompagner un drôle de deuil : celui d’une faculté qui s’efface tandis que la vie, elle, poursuit sa conversation.
Les scanners aussi ont leur poésie
Chez Zoé Besmond de Senneville, la maladie n’a pas seulement fourni un sujet. Elle a ouvert un territoire d’écriture inattendu : celui de l’hôpital, de ses machines et de son vocabulaire.
« C’est comme une carte à l’intérieur du corps », raconte-t-elle à propos des images de scanner, dont elle admire l’étrange beauté. Les comptes rendus médicaux, eux, deviennent une matière littéraire aussi fascinante que brutale.
Il fallait sans doute un certain tempérament pour trouver de la poésie dans un dossier hospitalier. Mais c’est précisément ce déplacement du regard qui intéresse l’artiste. Mettre en scène la violence clinique, confronter la langue médicale à celle du poème, faire surgir une forme de beauté là où l’on attendrait plutôt une ordonnance.
Le spectacle emprunte aussi un chemin plus souterrain. À mesure que son audition décline, Zoé interroge les silences transmis par les femmes de sa famille. Deux histoires se répondent : celle d’un corps qui entend de moins en moins et celle de paroles longtemps retenues. Comme si la disparition des sons réveillait une mémoire enfouie.
Le tout avance vers un enterrement fictif, conçu comme un rituel. Non pour célébrer la défaite, mais pour donner une forme à ce qui semblait jusque-là impossible à raconter.
Un spectacle qui s’écoute aussi avec le corps
Sur scène, trois partitions dialoguent : le texte, le son et l’image. Aucune ne doit se contenter d’illustrer les deux autres.
La musique d’Henry Grillot, les projections, la création visuelle et les dispositifs de surtitrage composent un environnement où le spectateur est invité à éprouver les déplacements de perception. Le son peut se transformer en texture, la parole perdre de sa netteté, l’image prendre le relais.
Mais l’ambition dépasse la seule esthétique.
Pour Zoé, l’accessibilité n’est pas une formalité à régler après la création, entre la billetterie et le programme de salle. Elle appartient à l’œuvre elle-même.
« Moi, c’est ma démarche artistique. Ça fait partie de mon œuvre », insiste-t-elle au cours de notre entretien.
Aux Plateaux Sauvages, le dispositif prévoit notamment du surtitrage, des représentations bilingues en langue des signes française, une séance en audiodescription et des gilets vibrants permettant de ressentir physiquement certaines fréquences sonores.
L’enjeu n’est pas de fabriquer un théâtre réservé aux personnes handicapées. C’est exactement l’inverse : permettre à des publics qui ne partagent pas les mêmes capacités sensorielles de vivre ensemble une expérience artistique.
Et poser, au passage, une question assez embarrassante pour le spectacle vivant : pourquoi l’accessibilité demeure-t-elle si souvent une exception ?
Du système D à la scène
L’histoire de cette création tient également du parcours d’obstacles.
Lorsque nous avions échangé avec Zoé lors d’une précédente campagne de soutien, le projet cherchait encore ses moyens. Quelques personnes mobilisées, beaucoup d’énergie, peu d’argent. La situation familière de nombre d’artistes, avec cette particularité que l’ambition technique du spectacle semblait inversement proportionnelle à son budget.
Une première impulsion vient du dispositif Adami Déclencheur. Puis la rencontre avec Laëtitia Guédon, qui l’oriente vers le festival Fragments, change la donne.
Il faut alors fabriquer une maquette. L’équipe est réunie pour l’occasion. Cinq jours de travail, une première proposition, et le projet commence à prendre corps.
Laëtitia Guédon découvre également une lecture à la Maison de la poésie. Elle décide de programmer le spectacle. Les partenaires suivent, les soutiens se multiplient, une véritable production se constitue.
« J’ai l’impression que c’est une espèce de miracle », nous confie Zoé, encore étonnée de voir aboutir cette aventure dans un contexte où les financements du spectacle vivant sont sous tension.
Un miracle, peut-être. Mais qui réclame surtout une organisation considérable. Car concevoir un spectacle accessible suppose des moyens humains, financiers et techniques, ainsi qu’un dialogue permanent avec des lieux qui ne sont pas toujours préparés à accueillir ces dispositifs.
À quelques semaines de la première, l’artiste ne cache d’ailleurs pas ses inquiétudes. Il reste à éprouver les installations, coordonner les équipes, accueillir les publics. Entre l’ambition d’une création et sa réalité sur un plateau, il y a parfois quelques kilomètres de câbles.
La poésie n’a pas dit son dernier mot
Reste une question : comment faire voyager un spectacle aussi élaboré ?
Zoé y réfléchit déjà. Une première étape de travail a été présentée au festival MidiMinuitPoésie, à Nantes, sous la forme d’une lecture musicale surtitrée. Mais il ne s’agissait pas encore d’une version nomade aboutie. Les formats légers qui pourraient permettre au spectacle de circuler dans des festivals et des lieux moins équipés sont actuellement à l’étude. Leur forme sera précisée à l’issue de la création.
Car il est un élément sur lequel l’artiste ne transigera pas : l’accessibilité doit accompagner le spectacle partout où il ira.
C’est peut-être là que Sourdre trouve sa dimension la plus politique. Non dans un discours sur le handicap, mais dans une manière de repenser concrètement la place du spectateur. Qui peut venir ? Qui peut comprendre ? Qui doit encore demander des aménagements pour accéder à ce qui est proposé aux autres ?
Zoé Besmond de Senneville ne prétend pas avoir résolu toutes ces questions. Elle les transporte sur scène, avec leurs contradictions, leurs difficultés et leurs possibilités.
Et lorsqu’elle parle de son aventure, une joie presque enfantine traverse soudain la conversation. Perdre l’audition, explique-t-elle, a été douloureux. En faire un spectacle, en revanche, est une formidable expérience.
La poésie a décidément de curieuses façons de se rendre utile.
Et le silence, cette fois, risque de faire beaucoup de bruit.
Sourdre ou l’enterrement de mes oreilles
Du 2 au 14 novembre 2026
Les Plateaux Sauvages
5, rue des Plâtrières, Paris 20e
Durée : 1 h 20 – Dès 12 ans.
Du lundi au vendredi à 19 h 30,
le samedi à 16 h 30.
Audiodescription le 7 novembre ; séances bilingues LSF du 11 au 14 novembre.
Zoé… en bref
Autrice, comédienne et metteuse en scène, Zoé Besmond de Senneville développe une création à la croisée de la poésie, du théâtre et de la performance. Avec Sourdre ou l’enterrement de mes oreilles, elle explore la surdité acquise à l’âge adulte, le langage et la mémoire familiale. Son texte paraît aux éditions La Contre Allée en octobre 2026. Le spectacle réunit notamment Henry Grillot pour la musique et Wafae Ababou pour la langue des signes française.
Sourdre ou l’enterrement de mes oreilles
Lorsqu’on lui diagnostique une otospongiose – maladie invisible au nom dégueulasse qui affecte les os de l’oreille interne et provoque à terme la surdité –, la narratrice doit faire le deuil de ses oreilles. Pour elle, cela passera par l’écriture et la mise en mot des sensations du passage d’un corps entendant à un corps sourd.
Sourdre ou l’enterrement de mes oreilles est le récit poétique et autobiographique d’une autrice, Zoé Besmond de Senneville, qui dit les conséquences physiques et psychologiques de la surdité. En partageant avec nous les affres de son parcours médical ainsi que les difficultés rencontrées pour accéder aux aides, l’autrice aborde des enjeux de société cruciaux et nous sensibilise aux handicaps invisibles.
Zoé Besmond de Senneville met en mots avec inventivité le silence qui s’épaissit. Comment ne pas y être réduite, comment le raconter ?
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