20 Oct Georges Perec, modes d’emploi – à la BNF jusqu’au 14 février
Informations pratiques
Jusqu’au 14 février 2027
– Lieux : BnF, site François-Mitterrand, galerie 1, quai François-Mauriac, Paris 13e.
– Tarifs : 15 € plein tarif, 10 € tarif réduit ; gratuité selon conditions.
Il a écrit un roman entier sans la lettre « e », transformé un immeuble parisien en gigantesque puzzle et soumis la poésie aux lois des mathématiques. Quarante-quatre ans après sa mort, Georges Perec continue de déjouer les habitudes de lecture. Jusqu’au 14 février 2027, la Bibliothèque nationale de France lui consacre une exposition de près de 300 pièces. Manuscrits, dessins, objets et jeux de langage composent le portrait d’un écrivain qui avait décidément plus d’un tour dans son alphabet.
Il fallait bien un jour lui consacrer une exposition. Encore fallait-il trouver comment exposer un écrivain qui s’amusait à faire disparaître les lettres, à inventorier les rues et à construire des romans comme d’autres résolvent des problèmes de mathématiques. Avec Georges Perec, la littérature ressemble parfois à un casse-tête chinois. Sauf que les pièces, une fois assemblées, racontent quelque chose de terriblement humain.
La BnF relève le défi avec Georges Perec. Modes d’emploi, une exposition présentée depuis le 13 octobre 2026 sur le site François-Mitterrand, à Paris. Près de 300 documents et objets permettent de circuler dans une œuvre qui se prête mal aux classements habituels. Perec fut romancier, poète, verbicruciste, cinéaste, amateur de listes et virtuose des contraintes. Il avait surtout cette faculté assez rare de prendre les choses les plus banales au sérieux, sans jamais se prendre lui-même trop au sérieux.
L’horreur des lignes droites
En 1969, Perec publie La Disparition, un roman de plus de 300 pages dans lequel la lettre « e » ne figure pas. Une prouesse de lipogramme, certes, mais réduire le livre à un exercice de virtuosité serait passer à côté de l’essentiel. Chez cet enfant de la guerre, dont le père meurt au combat en 1940 et la mère est assassinée à Auschwitz, l’absence n’est pas qu’une affaire de typographie. Elle traverse l’existence et travaille la langue.
Perec savait qu’on pouvait faire rire avec les mots tout en leur confiant les choses les plus douloureuses. Il y a quelque chose de bouleversant dans cette manière de dissimuler une blessure au milieu d’un jeu.
Le parcours de la BnF reprend cette logique en organisant sa scénographie autour des six voyelles, avec une place particulière réservée à la lettre absente. Manuscrits, tapuscrits, photographies, peintures, dessins et objets personnels dévoilent les coulisses de cette mécanique littéraire. On y découvre moins un auteur enfermé dans ses procédés qu’un homme curieux de tout, capable de faire cohabiter la rigueur d’un géomètre et la fantaisie d’un enfant.
La poésie, une affaire de lettres et de nerfs
On connaît le Perec romancier, celui qui fait disparaître les « e » et transforme les immeubles en romans-fleuves. On connaît moins le poète. Dommage, car il y a là un drôle de laboratoire où les mots subissent des traitements qu’aucun dictionnaire n’avait prévus.
Avec Ulcérations, Alphabets et les poèmes de La Clôture, Perec prend la poésie par un chemin peu fréquenté : celui des permutations, des combinaisons et des contraintes alphabétiques. Le vers devient un terrain d’expérimentation où chaque lettre compte, au sens presque comptable du terme.
Dans Alphabets, publié en 1976 chez Galilée, il compose 176 poèmes de onze vers, construits selon un principe hétérogrammatique. Onze lettres différentes, dont le « e », constituent la matière de chaque poème ; chacune doit apparaître une seule fois par vers. De quoi donner des sueurs froides à un amateur de sonnets. Perec, lui, y trouve une formidable machine à produire de l’inattendu.
Car derrière ces combinaisons savantes, il se passe quelque chose de plus intéressant qu’une démonstration technique. Les mots, privés de leurs habitudes, nouent des alliances imprévues. Le sens dérape, les sonorités prennent le pouvoir, la langue découvre des passages qu’elle ignorait posséder.
C’est précisément ce qui rend sa poésie passionnante. Perec ne cherche pas à embellir le monde avec des vers. Il met la langue à l’épreuve pour voir ce qu’elle a dans le ventre. Son travail rejoint ainsi une question qui traverse toute l’histoire poétique : jusqu’où peut-on bousculer les mots avant qu’ils cessent de nous parler ? Et si c’était justement en les malmenant qu’on leur faisait dire davantage ?
La BnF accorde une place à cette aventure dans l’espace consacré à la lettre « I », où Alphabets dialogue avec les autres expériences oulipiennes. Une occasion de rappeler que la poésie ne se résume ni à la rime, ni au lyrisme, ni même au vers libre. Elle peut aussi naître d’une équation, d’une règle absurde ou d’un alphabet mis sens dessus dessous.
Perec en avait fait l’expérience : onze vers, quelques lettres et une contrainte féroce suffisent parfois à ouvrir des horizons considérables. Il fallait tout de même avoir une sacrée confiance dans les mots pour leur compliquer ainsi l’existence.
La vie, pièce par pièce
En 1978 paraît La Vie mode d’emploi. Le roman prend pour théâtre un immeuble parisien imaginaire, dont Perec explore les appartements, les habitants, les souvenirs et les secrets. Chaque pièce ouvre sur une histoire, chaque histoire sur une autre. Le livre devient une architecture dont l’auteur aurait dessiné les plans avant d’en distribuer les clés.
L’exposition permet précisément d’entrer dans cet atelier. Brouillons, schémas et documents préparatoires rendent visibles les constructions savantes qui soutiennent l’écriture. On comprend alors que la contrainte, chez Perec, n’est pas une prison. C’est un moteur.
Membre de l’Oulipo depuis 1967, cet Ouvroir de littérature potentielle fondé par Raymond Queneau et François Le Lionnais en 1960, Perec partage avec ses compagnons une conviction féconde : la liberté littéraire peut naître des obstacles qu’on se donne.
Mais son talent ne se limite pas aux acrobaties formelles. Dans Les Choses, dès 1965, il observe les désirs de consommation d’un jeune couple avec une précision presque sociologique. Dans Espèces d’espaces, il s’intéresse aux chambres, aux rues, aux immeubles, à tout ce décor que nous traversons sans plus le regarder. Une façon de rappeler que l’extraordinaire n’a pas toujours besoin d’un billet d’avion.
Perec, le vrai, le faux… et les autres
L’exposition ne s’arrête pas aux livres. Elle s’intéresse également aux prolongements de son œuvre dans les arts contemporains. Une filiation qui n’a rien d’étonnant : inventorier, compter, classer, conserver les traces du temps, ce sont aussi des préoccupations d’artistes.
Perec avait d’ailleurs une passion pour les faussaires, les trompe-l’œil, les pastiches et les identités incertaines. Chez lui, la vérité emprunte volontiers les habits de la fiction, et inversement. Le lecteur croit avoir trouvé la solution ; l’écrivain a déjà déplacé les pièces.
Il reste, au fond, cette singularité : Perec pouvait passer des mots croisés à la mémoire de la Shoah, d’un inventaire d’objets à une réflexion sur l’identité, d’un poème hétérogrammatique à un roman monumental, sans considérer qu’il changeait de métier. Tout relevait de la même enquête sur ce qui existe, ce qui manque et ce qui demeure.
La BnF offre ainsi davantage qu’une rétrospective. Elle permet de mesurer combien cet écrivain, disparu en 1982, continue d’interroger notre manière de regarder le monde. À une époque qui accumule les images, les informations et les distractions, sa curiosité pour l’infime conserve une étonnante actualité.
Perec avait fait de la littérature un jeu très sérieux. Et il avait eu l’élégance de ne jamais oublier d’y inviter le lecteur.
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