Six heures plus tard

Photo : © Fabienne Raphoz
Six heures plus tard
Stéphane Bouquet – Éditions P.O.L

Elle. Je déteste partir. Ça me met toujours dans cet état. J’ai l’impression d’abandonner. C’est absurde parce que les plantes dans l’évier ne peuvent pas vraiment se sentir abandonnées, je suppose.

Lui. Jouant bien sûr. Je l’ignorais complètement. Tu n’aimes pas abandonner ?

Elle. Non, qui aimerait ?

Lui. Certaines personnes.

Elle. Lesquelles ? Présente-les-moi.

Six heures plus tard (extrait)

Dernier texte de Stéphane Bouquet, publié quelques mois après sa disparition en août 2025, Six heures plus tard est une pièce-poème mince et murmurée qui pose une question tenace : comment vivre ensemble sans être avalés par le vacarme du monde ?

Il y a des livres posthumes qui ressemblent à des monuments. Celui-ci prend le chemin inverse. Publié aux Éditions P.O.L, le texte refuse toute solennité : une centaine de pages, des dialogues, des images presque domestiques. Deux personnages — Lui et Elle — déménagent, parlent, cherchent un endroit où respirer autrement. Une piscine, des draps propres, un bord de mer, des ânes auxquels il faudrait expliquer quelque chose. Pas de programme conceptuel. Tout est concret.

Une utopie sans slogan

Le livre s’ouvre sur une vieille tradition médiévale : Adam et Ève auraient vécu six heures au paradis avant la chute. Bouquet reprend ce motif sans lourdeur symbolique. Ce paradis perdu devient une question pratique — comment retrouver un espace vivable après le désastre ordinaire du monde contemporain ?

Lui et Elle cherchent moins le bonheur qu’une façon de ne pas être écrasés. Leur obsession : le silence. Pas un silence mystique, mais un silence partagé, collectif, que Bouquet définit comme un « bien commun ». Là où beaucoup d’auteurs contemporains s’arrêtent à diagnostiquer l’effondrement, Bouquet cherche encore une sortie — pas une révolution spectaculaire, mais une micro-utopie. Une manière d’habiter le monde sans brutalité. Cette douceur n’a rien de naïf. Elle est même profondément politique.

Le poème comme conversation

On retrouve ici ce qui faisait la singularité de Bouquet : une poésie refusant la pure abstraction lyrique, traversée par le cinéma, la danse, les corps qui circulent. Ancien critique aux Cahiers du cinéma, traducteur de Robert Creeley et Peter Gizzi, collaborateur de la chorégraphe Mathilde Monnier, il écrivait toujours en mouvement.

Dans ce texte, le dialogue devient chorégraphie mentale. Les phrases cherchent leur équilibre en direct, les respirations s’entendent, le langage trébuche puis repart. Et par endroits, quelque chose frôle même le comique — courir vers des ânes pour leur parler, imaginer une île comme adresse mentale, transformer le silence en infrastructure collective. Bouquet déplace légèrement la réalité, juste assez pour la rendre de nouveau respirable.

Un livre qui arrive après la voix

La disparition de Bouquet donne évidemment au texte une résonance particulière — mais Six heures plus tard échappe au piège du testament littéraire. Rien n’y résume une œuvre ni ne cherche une dernière parole définitive. Tout reste ouvert, fragile, inachevé au bon sens du terme.

L’époque adore les livres qui assènent et saturent l’espace de certitudes. Bouquet choisit une autre intensité : le murmure obstiné. Une littérature qui accompagne plutôt qu’elle ne domine, et qui croit encore que parler ensemble peut modifier légèrement le réel.

Avec ce livre, il laisse moins un adieu qu’une hypothèse : et si la poésie servait encore à inventer des formes de vie habitables ?

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