08 Juin L’équation poétique de Boby Lapointe
On ne peut que le constater et parfois le regretter, la renommée de certains artistes repose parfois sur un aspect éminemment partiel de leur génie créatif. On ne retient de Lamartine que sa sublime poésie en omettant sa carrière politique pourtant riche bien que moins prestigieuse.
On apprécie Camille Saint-Saëns pour sa musique sans retenir qu’il fut aussi un talentueux poète (lire du même auteur « Camille Saint-Saëns poète méconnu »).
On admire Picasso pour son œuvre abstraite en oubliant sa période figurative.
Que sait-on du talent musical d’Ingres hormis le fait qu’il possédait un violon ?
Concernant Boby Lapointe, seul reste le souvenir d’un chansonnier fantaisiste scandant à une vitesse vertigineuse des textes remplis de jeux de mots d’où n’émergent que quelques saillies accrocheuses telles qu
« Ta Katie t’a quitté – cuite toi t’es cocu »
ou
« La maman des poissons elle est bien gentille – Et moi je l’aime bien avec du citron »
Pourtant, l’auteur de ces blagues est bien autre chose qu’un pré-rappeur rigolo.
Boby Lapointe fut aussi comédien mais surtout il mériterait de survivre dans les mémoires comme un poète à la sensibilité aigüe, un linguiste exceptionnel doublé d’un mathématicien totalement novateur.
Biographie
Robert Lapointe naît à Pézenas (Hérault) le 16 avril 1922.
C’est un Sudiste à part entière ; durant toute son existence il restera attaché à son Languedoc natal, tant par son inspiration que par ses amitiés.
Ses études au lycée de Montpellier sont brillantes. Il est matheux, mais un matheux un peu loufoque et plein d’énergie juvénile, jamais à court d’humour ni de blagues.
En 1940, il est en classe préparatoire au concours d’entrée à l’École Centrale.
1941 le voit préparer l’entrée à Sup Aéro de Toulouse.
C’est à cette époque qu’il invente, bien en avance sur son temps, l’embrayage automatique pour les voitures, découverte qui n’intéressera personne.
En 1942, la guerre donne un coup d’arrêt à ses études : après avoir été enrôlé dans les Chantiers de Jeunesse de Vichy, il est, à vingt ans, envoyé par le STO à Linz (Autriche).
Il s’en évade en 1944, rejoint la France et devient scaphandrier à La Ciotat.
C’est alors qu’il commence à écrire des chansons, publie en 1951 à compte d’auteur un recueil de poèmes, « Les 12 chants d’un imbécile heureux », mais aussi un traité sur les calembours.
Car ce qui passionne le jeune poète, c’est le travail de la langue, l’élaboration de la phrase comme un subtil jeu de construction, l’utilisation des mots à bon escient comme des cartes d’une main de manille ou de poker, la mécanique verbale « où les engrenages lancent des gerbes d’étincelles » (Daniel Bougnoux) aboutissant à « une entreprise de dynamitage du langage » (Jacques Donzel).
Mais ces textes très compliqués rebutent les interprètes.
En 1946, il se marie et ouvre à Paris un commerce de layette. C’est rapidement un échec commercial.
En 1952 il devient alors installateur d’antennes télé.
Enfin, 1954 voit poindre le début d’une carrière artistique. Sa chanson « Aragon et Castille » est prise dans un film, « Poisson d’avril », interprétée par Bourvil.
« Au pays daga d’Aragon
Il y avait ugud une fille
Qui aimait les glaces au citron
Et vanille
Au pays degue de Castille
Il y avait tegued un garçon
Qui vendait des glaces vanille
Et citron (…) »
Après son divorce en 1956, Boby décide de présenter lui-même ses chansons, débute une carrière au cabaret et apparaît comme chanteur de bar dans « Tirez sur le pianiste » de François Truffaut sorti en 1960. Le producteur du film décide alors de le sous-titrer, craignant que son texte ne soit incompréhensible pour les spectateurs.
Pour tout le reste de sa carrière, il restera chez les journalistes « le chanteur sous-titré » !
C’est à cette époque qu’il se lie d’amitié avec son presque « pays », le Sétois Georges Brassens avec qui il part en tournée .
Mais la mode yé-yé vient stopper sa carrière. Il ouvre alors un cabaret , fait une nouvelle fois faillite et c’est son ami Brassens qui vient éponger ses dettes.
Il vit alors de numéros de cabaret et de petits rôles au cinéma.
La fin des années 60 lui procure une double renaissance.
Joe Dassin, devenu son producteur, le pousse à reprendre la chanson, lui fait enregistrer un album et lui organise une tournée.
Surtout, l’année 1968 voit réapparaître le mathématicien qu’il n’a jamais cessé d’être.
Boby Lapointe publie durant cette année un système de numération totalement original, précurseur de l’évolution informatique, le système bibi-binaire.
Hélas, en 1972, il est emporté à 50 ans par un cancer du pancréas. Il est enterré à Pézenas où l’on peut lire, écrite sur sa tombe, cette épitaphe comme une ultime pirouette :
« Il voulait jouer de l’hélicon », titre de l’une de ses chansons.
Les chansons
On a accusé Boby Lapointe d’être trop fantaisiste ; mais tout autant d’être un « chanteur pour intellectuels ».
En réalité, cet admirateur de Raymond Queneau, proche du surréalisme, est surtout un artisan du verbe.
Calembours, contrepèteries, allitérations, paronomases, voilà ce qu’il lui plaît d’empiler comme en une construction élaborée où les moellons deviennent des mots.
Dès les origines, avec son texte « Framboise », la fameuse chanson sous-titrée chez Truffaut, le décor est posé, le ton est donné :
« Elle s’appelait Françoise
Mais on l’appelait Framboise
(…)
Pour sûr qu’elle était d’Antibes
Et tout en étant Française
L’était tout de même Antibaise
Et malgré ses yeux de braise
Ça me mettait mal à l’aise
De la savoir Antibaise
Moi qui serais plutôt pour
Quelle avanie !
Avanie et Framboise
Sont les mamelles du destin »
Une soixantaine de chansons suivront, dont certains textes repris de son recueil de jeunesse paru en 1951, comme « Ta Katie t’a quitté » publié à l’époque sous le titre curieux « Étranges propos d’un réveil chromé »...
« Ta Katie t’a quitté
Ta tactique était toc
Ôte toque et troque
Ton tricot tout crotté (…) »
Allitérations aussi dans « Méli-mélodies », texte entièrement et uniquement construit sur des combinaisons autour de cinq phonèmes : m, l, d, b, n
« Amélie dont les doux nénés
Doux nénés de nounou moulés
Dans de molles laines lamées
Et mêlées de lin milanais (…) »
Jeux de mots, d’ailleurs expliqués dans le texte, pour « L’été où est-il ? »
« Je voudrais avancer l’été
Qu’il fasse avant la Saint-Jean bon (jambon)
Qu’il fasse beau dès le dix juin (disjoint)
Ça s’rait bien s’il faisait beau dès mai (c’est beau d’aimer)
Qu’il fasse beau dès mai chaud, oui (méchoui) »
Kakemphatons (jeux d’homophonie) à la pelle dans « Le tube de toilette »
J’apprécie quand de toi l’aide
(gant de toilette)
Me soutient cela va beau-
(ce lavabo)
-coup plus vite c’est bien la vé-
(c’est bien lavé)
-rité ça nous le savons
(à nous le savon)
De toilette.
Ou bien encore contrepèteries pour « Mon père et ses verres »
Ma mère est habile
Mais ma bile est amère
Mon père est marinier
Dans cette péniche,
Ma mère dit « la paix niche
Dans ce mari niais »
Au fur et à mesure de l’écriture, la construction se fait de plus en plus sophistiquée, l’équation linguistique de plus en plus complexe jusqu’à parvenir à un sommet du genre avec « Andréa c’est toi ».
Cette chanson se présente comme un duo entre un ténor chantant une chanson d’amour sirupeuse et un auditeur qui ne comprend rien et répète les phrases telles qu’il les entend, ce qui aboutit par le jeu des homophonies à des controverses délirantes. On atteint là au comble de l’absurde jusqu’au final où Lapointe reprend son rythme d’élocution infernal habituel en une cacophonie calembouresque.
On ne peut que recommander l’écoute complète de l’œuvre, facilement retrouvée sur le net.
Andréa c’est toi l’amante la plus belle
Mais qu’est-ce qu’y dit ?
Entre et assieds-toi. Bon allez je m’assois. Mates la plus belle, je mate
Veux-tu m’aimer ?
Veux- tu mémé ? Non j’en veux pas dis de ta mémé
Dis à m’aimer consens va !
Dis à mémé qu’on s’en va ? Oh dis le lui toi-même ! C’est pas mes oignons !
C’est pas à moi de lui dire à mémé qu’on s’en va
Ah ! Qu’as-tu fait de moi, cruelle
Ma querelle ? Ta querelle, c’est toi qui cherche querelle ! Moi j’ai jamais
cherché querelle
(…)
L’absurde est omniprésent chez Boby Lapointe, dans ses écrits fantaisistes mais aussi, on les connaît moins, dans ses chansons nostalgiques et mélancoliques.
Boby Lapointe aime les femmes, on le remarque vite dans ses textes ; il se mariera trois fois durant sa vie. Pourtant on découvre dans le catalogue de ses chansons romantiques toute la tristesse et la sensibilité d’un amoureux éconduit ou trompé.
Dans ces poèmes, sans abandonner le travail sur la langue, l’auteur se laisse aller à découvrir son âme. D’ailleurs ces chansons ont souvent une fin triste laissant apparaître la faille, la blessure, sous la pirouette humoristique.
« Insomnie »
(…) Elle s’endort sur mon épaule
J’ai dans les yeux ses boucles folles
Ça me fait bien loucher un peu
Mais j’aime tant ses blonds cheveux
(…)
Dans ses rêves elle murmure : « Je t’aime »
Mais elle ajoute : « Mon bel Etienne »
J’suis pas très beau, j’m’apelle François
Ça me fait tout drôle à chaque fois
« Petit homme qui vivait d’espoir »
Petit homme qui vivait d’espoir
Rencontra sur la butte un soir
Femme-enfant de grande beauté
Fille-fleur aux souliers crottés
(…)
A pris ses plus jolis espoirs,
Les a mis dans un grand mouchoir
À la belle il les a donnés
Mais la belle les a piétinés. (…)
L’ange
Su’ l’trottoir j’ai rencontré
Un ange descendu des cieux
(…)
Quand j’ai vu dans ses grands yeux
Les doux reflets du paradis
Ses grands yeux bleus d’un bleu si bleu
Le bleu du paradis
Pour passer inaperçu
Il n’avait pas pris ses ailes
(…)
Soudain passe un monsieur bien
Bien vêtu mais gueule minable
L’ange a murmuré « Tu viens ? »
-Combien – cinq cent balles
Diable !
On l’aura compris, Boby Lapointe est un poète torturé bien que fantasque, tout autant qu’un manipulateur des mots. Pourtant il est un autre ingrédient à ajouter à la recette de son œuvre pour en appréhender toute la subtilité : les mathématiques.
Le système bibi-binaire
La fibre scientifique de l’étudiant préparant les Grandes Écoles d’ingénieurs n’a jamais quitté Boby Lapointe.
En 1968, il publie face à la communauté scientifique un nouveau système de numération totalement original : le système bibi-binaire. La parution aura les honneurs d’une publication et d’une exégèse dans la revue de référence « Sciences et Avenir ».
Bibi-binaire, autrement dit binaire puissance 2- puissance 2 (et pour qui a l’esprit à la galéjade, « le système à bibi »!).
Le système décimal, connu de tous, en base 10, utilise dix chiffres de 0 à 9
Le système binaire utilisé en informatique, base 2, ne connaît que 0 et 1
Le système bibi-binaire emprunte une base 16, chiffres de 0 à 15. C’est une numération hexadécimale qui utilise 0,1,2,3,4,5,6,7,8,9,A,B,C,D,E,F
Pour ne pas confondre les chiffres bibi-binaire avec les chiffres du système décimal, chacun dans le nouveau système est représenté par un signe particulier. Chacun de ces signes se prononce comme une syllabe élaborée à partir de quatre voyelles O, A, E, I, dans cet ordre et quatre consonnes H, B, K, D, dans cet ordre
0 devient donc HO
1 devient HA
2 devient HE etc…
Le système permet alors de transformer des nombres en des suites de syllabes prononçables.
À l’aube de l’informatique, ce système s’autorise à faire communiquer langage et numération. Des tables de conversion permettent de traduire l’expression bibi-binaire en numération classique décimale. Dès que l’on se penche sur cette correspondance, apparaît la possibilité de calembours mathématiques :
8920731 devient KOKOHADEKAKI (coco a des kakis)
761500 donne KIKADEKADO (qui qu’a des cadeaux )
KOKOHADEBOKADODEBOBI n’est autre que 584623705671 (coco a de beaux cadeaux de bobi)
En réalité, Lapointe a joué avec les chiffres comme il a joué avec les mots !
Pour le physicien nucléaire Charles-Noël Martin :
« Robert Lapointe a tiré de son système de nombreuses possibilités esthétiques, artistiques, musicales, poétiques établissant un pont entre les systèmes arithmétique, phonétique et graphique »
On peut alors raisonnablement se poser la question : les textes de Boby Lapointe ne pourraient-ils pas être considérés comme des équations où l’on recherche la difficulté maximale ?
Le mathématicien chercheur Paul Lascabettes l’affirme : « Ce système ressemble beaucoup aux rimes complexes qu’il utilise dans ses chansons. Il va chercher des rimes avec le plus de jeux de mots possibles, comme si c’était un problème de maths ».
À la fin de sa vie, en 1972, Boby Lapointe rédigeait un manuscrit resté inachevé où il s’interrogeait sur l’état du monde, l’écologie , la pollution et les nouvelles énergies. Nul doute que, si l’existence lui en avait laissé le temps, il aurait encore affiné sa vision des correspondances entre la science et la poésie.
Les textes de Boby Lapointe nous laissent des énigmes à résoudre.
Pourtant c’est au poète que nous laisserons le dernier mot grâce à un texte tout empli de la sensibilité et de la nostalgie dont ce grand artiste pouvait faire preuve.
Y a que trois cordes à mon banjo pourri,
Une qui pleure, une qui aime, une qui rit.
Celle qui pleure, je fais semblant qu’elle rit
Celle qui aime, j’en joue pas à Paris.f
Dans mon pays y a de la douceur,
On peut montrer tout nu son cœur
Et dans mon cœur y a plein de sentiments
Un grand tout blanc pour Papa et Maman,
Un grand tout bleu réservé à ma mie
Et puis des strapontins pour les amis.
Oui dans mon cœur y a plein de sentiments
Mais à Paris ils affleurent prudemment
Je ne sors que les strapontins des amis
Les autres ne voient le soleil qu’au pays.
Dans mon pays y a tant de chaleur
Que mon banjo chante en couleur.
C’est à sa fille et sa petite-fille que nous devons aujourd’hui de conserver la mémoire de l’artiste, par un musée à sa gloire à Pézenas, tout autant que par l’animation du Printival, festival annuel consacré à la chanson francophone.
Boby Lapointe… ou la poésie mathématique
Pocast d’Alexandre Morgan
Collaborateur régulier de Strophe.fr, Patrice Alzina est poète, essayiste et conférencier, publié en France, en Belgique et au Québec. Son ouvrage « La poésie n’est pas ce que vous croyez » a reçu en 2025 le Prix Yves Barthez de l’essai littéraire de l’année décerné par l’Académie des Jeux Floraux. Scientifique de formation, il est Docteur en Sciences Odontologiques, ancien universitaire et ancien expert près les tribunaux.
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