Fées des Rues : la salopette, le carreau et le vers

Photo : © DR

Sculptrice reconvertie aux murs de Montmartre, Sonia  pose depuis juillet 2025 ses carreaux de faïence émaillés dans les rues du 18e arrondissement. Sous le pseudonyme Fées des Rues, elle construit une œuvre poétique singulière, entre ancrage artisanal et urgence du dehors.

Rue Chappe, passage des Abbesses, angle du cimetière Montmartre : depuis moins d’un an, une silhouette en salopette hante les murs de la Butte. Quelques centimètres carrés de faïence, une figure féminine tracée au feutre, deux ou trois mots qui font mouche — et ça suffit pour qu’on s’arrête. Sonia, la femme derrière ce personnage, n’a pas commencé par là. Pendant plus de vingt ans, elle a modélisé des cerveaux de pilotes et de contrôleurs aériens en tant que chercheuse en psychologie du travail dans l’aéronautique. Ensuite, la céramique. Et à cinquante ans passés, la rue. De ses changements de vie, elle explique: « on peut composer avec ses erreurs, mais pas avec ses regrets ».

« La rue, c'est la galerie la plus grande et la plus démocratique de la Terre. »

Pas de filtre, pas de curateur, pas de code d’entrée. Elle le sait d’autant mieux qu’elle n’a elle-même mis les pieds dans un musée qu’après ses vingt ans, venant d’un milieu populaire qui n’avait pas ces habitudes-là. Cette mémoire intime traverse tout le projet.

F.É.E.S., mode d'emploi

Le nom est un acronyme : « Fille en salopette dans les rues. » Le S du pluriel compte — il permet à la silhouette d’être plurielle, moins personnifiée, plus universelle. Car Sonia tient à ce point : dans la rue, quand les femmes sont représentées, c’est soit sexualisées, soit neutralisées. La sienne porte une salopette, travaille, existe. Elle est partie de photos prises par son ami — elle-même dans différentes positions — pour construire ce personnage dont elle dessine ensuite les contours à la main sur des carreaux de faïence émaillée.

Le support n’est pas anodin. Les plus courants sont des carreaux de métro — double clin d’œil à Paris et à son métier de céramiste. Travailler sur de l’émaillé, « ça glisse, c’est pas pratique », reconnaît-elle, mais le résultat tient mieux que le papier, résiste aux intempéries, et s’intègre à l’architecture parisienne avec une discrétion que la bombe aérosol ne peut pas offrir. Elle développe aussi des pièces en relief qui viennent s’apposer sur certains carreaux en saillie.

L'endroit qui fait le vers

Ce qui distingue Fées des Rues d’un simple collage d’humeur, c’est la précision de l’implantation. Sonia n’est pas du genre à poser ses œuvres au hasard. Dans le quartier de Pigalle, entre les sex-shops : travailleuse du texte. À l’entrée d’un passage : nous ne sommes que deux passages. Au cimetière Montmartre pour le 22 novembre, journée internationale contre les violences faites aux femmes : un poème entier sur les féminicides, disposé carreau par carreau pour former une grande croix noire sur le mur. Le lieu active le texte, le texte renvoie au lieu. Sans l’un, l’autre s’affadit.

Elle écrit des vers, pas des slogans. La nuance lui importe. « J’écris pas des citations, j’écris pas des slogans, j’écris des vers. » On pense évidemment à Miss.Tic — Radhia Aounallah, pochoiriste parisienne, morte en 2022 à 66 ans, qui associait depuis 1985 silhouettes féminines et aphorismes percutants sur les murs de la capitale. Sonia le reconnaît volontiers, mais la filiation s’arrête là : le modèle de représentation des femmes est « totalement opposé ». Miss.Tic jouait la séduction frontale, le désir affiché, les courbes assumées. Fées des Rues tourne le dos à tout ça — littéralement, puisque la silhouette apparaît de dos.

Ce qui disparaît, ce qui reste

L’art éphémère a ses prédateurs. Des collectionneurs grattent les carreaux pour les emporter. Des syndics les enlèvent. Et dès que les messages touchent au féminisme, les dégradations arrivent vite : une installation dans le 17e arrondissement a été recouverte de taches rouges le lendemain, puis repeinte. Sonia ne s’en étonne pas. Elle note simplement que les quartiers « progressistes » ne protègent pas nécessairement mieux les œuvres engagées — les murs à fort passage brassent tous les publics. L’éphémère fait partie du contrat.

Depuis juillet 2025, la reconnaissance est pourtant rapide. Dans le quartier, elle est identifiée. Sur Instagram (@feesdesrues), elle est suivie. Elle commence à expédier des carreaux — en France et à l’étranger — et prépare une plateforme de vente en ligne avec son fils.

La boîte à l'être et les fantômes

Le projet le plus récent dépasse le carreau. Dans le passage des Abbesses, elle a installé une vraie boîte aux lettres urbaine avec cette inscription : Fais-moi un message cardiaque. Papier et stylos à disposition. En quelques semaines, des centaines de mots déposés. Des déclarations d’amour, des poèmes, un hommage d’une jeune fille à son père mort — « il n’y aurait pas eu cette boîte à lettres, jamais je n’aurais écrit ça ». La dimension participative sidère même son initiatrice. Chaque soir, elle repasse remettre du papier.

De là est née une commande : une galerie parisienne prépare une exposition autour de Georges Perec à l’automne 2026 — la BnF elle-même lui consacre une grande rétrospective, Georges Perec. Modes d’emploi, d’octobre 2026 à février 2027 — et lui a proposé de créer une installation reprenant ce principe de boîte à lettres, mais nourrie du Je me souviens perecquien. Les visiteurs y déposeraient leurs propres souvenirs. Une papeterie itinérante travaille également avec elle pour décliner le dispositif dans des librairies de province.

Niki, Kundera, et les mathématiques existentielles

Ses influences déclarées surprennent un peu. Côté arts plastiques : Niki de Saint Phalle, et précisément ses Tirs — ces performances des années 1961-1963 où elle tirait à la carabine sur des tableaux plâtrés pour en faire éclater les couleurs. Pas les Nanas. « C’est les tirs qui m’ont tout appris sur la façon de sublimer les choses les pires en quelque chose d’artistique. Pour moi l’art permet de proposer une sorte « d’émotion esthétique pudique» Côté littérature : Milan Kundera pour le fond et la forme mêlés, et cette formule qui l’a marquée — les « mathématiques existentielles » — quasi oxymore qui condense un art de la formule autant qu’une pensée du monde. En poésie, elle revendique Prevert, Verlaine et Rimbaud, sans chercher à faire original. Et en filigrane, l’OuLiPo — Perec, les listes, les contraintes, les jeux de mots — dont l’esprit irrigue clairement sa façon d’activer les lieux par le langage.

Elle finira peut-être par publier un recueil. Elle y pense, cherche un éditeur, se dit prête à le faire seule si nécessaire. Pour l’instant, ses vers tiennent sur des carreaux de dix centimètres collés aux murs d’un quartier qui commence à les connaître par cœur. Et peut-être est-ce là leur place idéale : surgir à l’improviste, au coin d’une rue, et suspendre un instant le vacarme du monde.

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