Journal ouvert

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Journal ouvert
Milène Tournier – Le Castor Astral éditions

Les livres sur la maladie arrivent souvent après la bataille. Une fois le pire passé. Une fois le récit déjà rangé. Journal ouvert (au Castor Astral) prend le chemin inverse. Milène Tournier écrit depuis l’intérieur du choc. Le corps lâche avant même qu’on ait trouvé le mot pour désigner ce qui lui arrive.

« Le 15 août je n’ai plus réussi à me lever, ni marcher. »

La marcheuse des trente kilomètres quotidiens se retrouve immobilisée. Les genoux gonflent. Les mains se ferment mal. Puis plus du tout. Les douleurs remontent d’articulation en articulation. Polyarthrite séronégative, dira la médecine. Mais avant le diagnostic, il y a la stupeur. C’est le titre de cette première partie et c’est aussi son moteur. Le plus frappant est peut-être la façon dont Tournier absorbe le langage médical. Elle ne cherche jamais à le contourner ni à l’adoucir. Au contraire, elle l’avale tout cru.

« Gonalgie, chondropathie patellaire et condylienne… arthrite des MCP 2-3 Doppler +. »

Comptes rendus, ordonnances, IRM, bilans sanguins, infiltrations, ponctions : toute cette prose hospitalière envahit le livre. Et pourtant quelque chose finit par s’en dégager. Une étrange poésie clinique. Une poésie de dossier médical. La maladie oblige aussi à regarder son propre corps comme un objet devenu étranger. Il faut observer les gonflements, surveiller les progrès, comparer les douleurs, examiner les liquides prélevés dans les articulations

« …liquide qui doit être assez clair pour pouvoir lire le journal à travers. »

Cette phrase pourrait presque résumer le livre. Lire le journal à travers le liquide des genoux. Faire passer l’écriture à travers la maladie. Le texte avance à hauteur de rotule. Dans les rues de Paris. Dans les salles d’attente. Dans la crique des Bains Militaires à Nice où l’autrice vient déposer ses genoux fatigués chez ses parents. Ce sont peut-être les plus belles pages du livre. Le père regarde sa fille boiter et transforme son inquiétude en plaisanterie :

« Tu traînes la patte. »

La mère envoie des messages, des images du Chat de Geluck, des photos prises dans les musées pendant que sa fille attend sur un banc ou dans une salle.

« …des photos du Chat de Geluck pour lui faire passer la pilule du Méthotrexate. »

Juste ces gestes minuscules par lesquels les proches essaient de tenir la douleur à distance. Puis le récit s’enfonce plus loin encore. La maladie de 2022 finit par réveiller une autre histoire. Celle de la naissance prématurée. Celle de la couveuse.

« …souvenirs de couveuse de 1988 où la gamine pesait 890 grammes, « petite crevette » déjà branchée de partout… »

Le rapprochement pourrait paraître artificiel. Il ne l’est jamais. On comprend peu à peu que le livre raconte moins une maladie qu’une vulnérabilité ancienne, revenue à la surface. La fidélité au journal produit parfois ses longueurs. Les symptômes reviennent. Les examens reviennent. Les traitements reviennent. Le lecteur éprouve lui aussi cette impression d’enlisement propre aux maladies chroniques. Certaines scènes semblent peut-être plus fabriquées. Ainsi lorsque Tournier interpelle deux jeunes occupés à taguer un rideau métallique place de la Bastille :

« Non. Ou alors faites quelque chose de beau… si vous faites, illuminez. »

Avant de recevoir cette réponse :

« Je m’en bats les couilles de toi. »

Comme si, pour une fois, le regard quittait le réel pour chercher une démonstration.

Enfin la dernière partie, consacrée à l’après-maladie, suscite aussi quelques réserves. Les paysages de la Vésubie, les renards, les biches, la rémission retrouvée composent un tableau parfois un peu trop apaisé. Après la brutalité du début, cette lumière finale semble refermer un peu vite certaines blessures.

Mais ce sont là des réserves secondaires. Journal ouvert n’est ni un livre parfait ni un livre qui cherche à l’être. Les répétitions, les détours, les maladresses mêmes appartiennent à sa nature de journal. Ce qu’on emporte surtout, c’est cette attention obstinée au monde que la douleur ne parvient jamais tout à fait à réduire. Les genoux lâchent, les mains ne se ferment plus, mais le regard, lui, continue de marcher.

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