La fête à Landru

Photo : © DR
La fête à Landru
Alexandre Bonnet-Terrile – Éditions Fata Morgana

Mais vous ai-je dit le nom
de ce bâtard sans vertu,
de ce salopard qu’on tue ?
Il me semble bien que non,
vous n’avez que la charrue
sans le bœuf. Allons, allons,
la bête a quand même un nom :
Henri Désiré Landru.
La guerre est loin, mes bichons.
Mille neuf cent vingt-et-deux…
Désormais, tout ira mieux !
Coupons-lui le bourrichon.

Il y a quelque chose d’inconfortable, presque d’indécent, dans le titre de ce livre. Faire la fête avec Landru ? L’expression paraît relever de la provocation. Pourtant, dès les premiers vers, Alexandre Bonnet-Terrile déjoue ce que l’on croyait comprendre. La fête n’est ni célébration ni réhabilitation. Elle est celle du langage de la dramaturgie. Autour du criminel, tout devient représentation : le procès, la presse, le pouvoir, la foule, jusqu’à la mort elle-même.

On connaît Landru comme une silhouette historique, figée dans les archives judiciaires et les images d’Épinal. Bonnet-Terrile ne cherche pas à compléter son portrait psychologique. Il s’empare de cette figure déjà mythifiée pour la déplacer vers un espace où le fait divers cesse d’être un document et devient une matière poétique.

Son Landru est un personnage de farce noire, entraîné dans une ronde insolente où vivants, morts, juges et fantômes échangent sans discontinu leurs propres rôles. Nous sommes les témoins d’un trépignement, d’une impatience et d’un cortège où tout s’inverse. Et nous tremblons dans l’indécision et le trouble où l’histoire nous mène. « C’est moi qui meurs, il me semble / et ce sont vos mains qui tremblent. »

Les scènes s’enchaînent avec une rapidité qui évoque parfois le théâtre de tréteaux. Cette mobilité donne au texte une énergie peu commune dans la poésie contemporaine. Un tel mouvement est porté par un travail prosodique remarquable. Les rimes, les reprises sonores, les cadences régulières créent une musique qui pourrait sembler légère si elle n’accompagnait constamment les thèmes les plus sombres. « Il est bon de ne plus être. / Vu ce qu’être deviendra, / je préfère n’être pas. » Le lecteur est entraîné par le plaisir de la langue alors même que celle-ci raconte l’irrémédiable. On sent Laforgue au coin du vers.

Les scènes où interviennent les autorités judiciaires ou politiques sont ainsi traversées par une ironie qui ne vise pas seulement les personnages, mais la mécanique même de la justice lorsqu’elle devient spectacle. « J’ai besoin d’un peu d’amour » semble plaider le Président Millerand, et nous tous à sa suite.

Le criminel ne cherche jamais à devenir innocent. Il réclame seulement la fin. Son insistance – « Laissez-moi mourir » – revient comme un refrain. Mais cette mort lui est constamment différée par la parole des autres. Comme si la société ne pouvait consentir à perdre celui qu’elle a transformé en spectacle. Celui qui va mourir annonce finalement la mort symbolique des vivants. Le véritable vide n’est plus dans la guillotine mais dans le monde qui continue sans lui. « Ce néant sera le vôtre / et non celui de ma tête. »

Dans la seconde partie, le récit s’ouvre sur un autre monde, peuplé de figures infernales, Cerbère en tête, « triple chien » ! Cette descente aux Enfers élargit l’affaire Landru à une dimension plus universelle, Done Elvire suppliant que sa vie devienne celle de son amour.

Il faut enfin souligner une qualité devenue rare : l’ambition narrative. La fête à Landru ose raconter. Non pour renouer avec une quelconque tradition épique, mais pour montrer que le récit demeure un formidable moteur de poésie lorsque la langue refuse toute facilité réaliste.

En choisissant Landru, Alexandre Bonnet-Terrile prenait le risque de la fascination morbide. Il l’évite précisément parce qu’il ne s’intéresse jamais au criminel comme objet de curiosité. Ce qui l’occupe, c’est la fabrique des mythes modernes, la manière dont une société met en scène le mal, le juge, le transforme en récit et finit par s’y reconnaître elle-même.

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