La nonne et la meuf 

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La nonne et la meuf
Katia Bouchoueva – Éditions BMF (Poésie commune)

« vous me direz perdue
car d’amour emportée
j’ai voulu me perdre et me suis gagnée »

Jean de la Croix

Chez Katia Bouchoueva, le sacré n’a rien de sage. Bach croise Boris Vian, Thérèse de Lisieux enlace Louise Michel, le désir bouscule la prière. Publié aux éditions MF, ce recueil fait de ces collisions une langue : libre, charnelle, traversée de foi, d’errance et d’insolence.

Katia Bouchoueva nous offre une poésie où le chant grégorien se mêle au Sax de Boris Vian, où Bach s’écoute sur la route des vagabonds de Jack London. Publié dans la collection Poésie commune des éditions MF en mars 2026, ce livre nous fait entendre deux voix qui se cherchent, se répondent, se confondent parfois, dans le parc solitaire et glacéil faut tenirtête à l’intransigeance du monde. Les poèmes sont jardins aux sentiers qui bifurquent ; le sacré plonge dans le quotidien, et le chant lesbien se déploie dans la lumière d’un bec de gazcomme les mains de Jean de la Croix s’ouvrent dans la nuit. Le vers de Bouchoueva maintient tout au long du livre une dynamique du désenchantement et du réenchantement, à la croisée de Tsvetaïeva et Corbière, un flot comme « le vin du robinet et l’eau des veines », « draine toute une mer dans la bouche ». Une impulsion, une attention très forte aux frottements, aux dérapages, à la confusion, « évangélique mélange / comme si nous avions fait l’amour / et continuions dans les séchoirs ». Ce recueil est liturgie et offrande, bacchanale et confession dans le demi-jour d’un Cloître, on croit entendre le Miserere d’Allegri auréolé des lustres de la Brasserie Georges. Une nouvelle prière, qu’on n’avait jamais entendu et qu’on connaissait de très loin, pourtant, des oiseaux de Saint François et du chant de Thérèse d’Avila. Ma Merveilleuse, mon Incroyable, voilà le début et la fin, la genèse de ce chant où Babylone se mêle à New York pour le concert des anges.

Les saintes descendent dans la rue

Peu à peu les figures saintes deviennent des camarades de fête, Thérèse de Lisieux étreignant Louise Michel sur leur chemin de prière et de combat. Ici, dans cette métaphysique de terre et de feuilles rouges, des nuits blanches de l’Ermitage et de bars associatifs, l’errance précède l’essence : « Maintenant traverse, embrasse cet ange à la ramasse / depuis l’été dernier ». En lisant Bouchoueva, je pense àAnna de Noailles, dionysiaque superbe, Gide et Valéry s’inclinant très bas devant elle : « Deux êtres luttent dans mon cœur, / C’est la bacchante avec la nonne, / L’une est simplement toute bonne, / L’autre, ivre de vie et de pleurs… ». Bouchoueva nous rappelle que la poésie est le lieu où les catégories figées se défont, où la foi est désir, où la confiance règne, où la volonté est de renaître. Lesbos a accueilli un jour une meuf « cachée et secrète » ; elle est devenue une nonne et, depuis, ne cesse de rire, « sort et défonce » pour les siècles des siècles.

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