L’Écharde : revue à ne pas manipuler sans précaution

Photo : © DR - Strophe.fr

Depuis près de dix ans, L’Écharde poursuit son chemin loin des stratégies de visibilité et des logiques de volume. Fondée à Lyon avant de trouver un nouveau souffle à Paris, cette revue de poésie publiée à un rythme volontairement lent défend une littérature de l’intensité, ouverte aux voix d’Europe centrale et attentive aux dialogues avec les arts visuels. Lors d’un entretien accordé à Strophe.fr, Victor Malzac revient sur l’histoire et les choix d’une publication qui préfère la brûlure durable à l’effet immédiat.

Dans le paysage foisonnant des revues de poésie, certaines cherchent à occuper l’espace. D’autres préfèrent travailler en profondeur. L’Écharde appartient sans hésitation à la seconde catégorie. 

À première vue, rien ne la distingue vraiment des nombreuses publications artisanales qui irriguent la poésie contemporaine. Tirage modeste, diffusion confidentielle, équipe réduite. Pourtant, après quelques pages, quelque chose se produit. Les textes restent. Les images aussi. Comme le suggère son titre, la revue ne cherche pas tant à séduire qu’à s’inscrire durablement dans la mémoire du lecteur. 

Le nom n’a d’ailleurs rien d’anodin. Selon Victor Malzac, il fut suggéré par le poète Cédric Demangeot, figure majeure dont l’influence demeure perceptible dans l’esprit même du projet. Une écharde, explique-t-il en filigrane, est une chose minuscule mais impossible à ignorer une fois qu’elle s’est logée sous la peau. Toute la revue tient dans cette image. 

Une aventure née à Lyon

L’histoire commence autour de 2018 à Lyon. Trois jeunes auteurs, Alexandre Gouttard, Louis Peccoud et Guillaume Dreidemie, décident alors de créer un espace de publication à leur mesure. Le premier numéro paraît en 2018 avec des contributions de poètes confirmés, comme Jean-Louis Giovannoni ou Esther Tellermann, aux côtés des textes des fondateurs eux-mêmes.  

Victor Malzac rejoint l’aventure quelques années plus tard. D’abord simple contributeur au numéro 4, il intègre ensuite l’équipe éditoriale à partir du numéro 5. 

Le rythme est resté inchangé : un numéro par an. Une cadence qui permet de privilégier la cohérence plutôt que l’accumulation. 

L’influence discrète mais profonde de la Crypte

Impossible de comprendre L’Écharde sans évoquer l’écosystème des éditions de la Crypte. 

Les quatre acteurs principaux de la revue y ont publié ou gravitent dans son entourage. Chez la Crypte, Victor Malzac a publié son premier recueil, respire, en 2020, de même que Louis Peccoud, qui y a publié Mythomania en 2025 ; quant à Alexandre Gouttard, il y a publié moi moi moi et les petits oiseaux en 2020, ainsi que Dommage en 2024, qui lui a valu le prix de Poésie Nouvelle-Donne du Printemps des poètes. Guillaume Dreidemie fréquente depuis longtemps lui aussi cette constellation poétique. Cédric Demangeot était également proche de la Crypte par le biais de Sandrine Ferrer (traductrice, directrice de collection au sein de la Crypte) et d’Olivier Cabière (éditeur de l’Arachnoïde) ; son œuvre constitue une référence intellectuelle importante pour toute une génération d’auteur(e)s qui se reconnaissent dans une poésie de l’exigence plutôt que dans la recherche du consensus.  

Pour autant, L’Écharde n’est pas une vitrine de la Crypte. La revue possède sa propre identité. Mais elle partage avec cette maison d’édition une même attention aux écritures qui refusent l’ornement, aux textes qui affrontent le réel plutôt qu’ils ne l’esquivent. 

Cette filiation apparaît aussi dans certains choix éditoriaux. Le récent hommage rendu à Matthieu Bénézet, dans le numéro 8, n’est pas anecdotique. Ami de Cédric Demangeot, le poète avait confié l’un de ses derniers textes à l’Arachnoïde, structure éditoriale et réseau d’affinités littéraires proche de cet univers, plutôt qu’à son éditeur historique. Pour l’équipe de L’Écharde, publier un extrait de cette œuvre relevait autant d’un geste de fidélité que d’un choix littéraire.  

Une revue qui préfère les textes qui dérangent

À la question de la ligne éditoriale, Victor Malzac répond sans détour : L’Écharde publie des textes qui font mal. 

Le mot peut surprendre, mais il revient régulièrement dans la conversation. Les auteurs retenus partagent souvent une même intensité. On y trouve peu de poésie contemplative ou de lyrisme apaisé. La revue privilégie les écritures traversées par la violence sociale, l’exil, les fractures politiques ou les tensions intimes. 

Cette orientation se retrouve particulièrement dans les traductions. Chaque numéro accueille une voix venue d’Europe centrale ou orientale. Roumanie, Pologne, République tchèque, Biélorussie : ces littératures occupent une place essentielle dans le projet. Plusieurs auteurs publiés ont connu l’exil ou l’opposition politique, donnant à leurs textes une résonance particulière.  

La poète, traductrice et directrice artistique du Printemps des poètes, Linda Maria Baros joue d’ailleurs un rôle important dans cette ouverture internationale, en contribuant régulièrement à l’identification et à la traduction de nouvelles voix

La cooptation plutôt que l’appel à textes

Autre singularité : L’Écharde fonctionne presque exclusivement par invitation. 

La plupart des revues lancent des appels à contributions. Ici, c’est l’inverse. Les responsables vont chercher les auteur(e)s qu’ils souhaitent publier. Un choix assumé qui répond à une double logique : construire des rencontres réelles entre écrivains et défendre des œuvres qu’ils connaissent déjà. 

Cette démarche permet également de rémunérer chaque participant, ce qui demeure rare dans le secteur des revues poétiques. Conséquence directe : les sommaires se sont progressivement resserrés. Là où les premiers numéros accueillaient sept ou huit auteurs, les plus récents n’en comptent généralement que quatre ou cinq.  

Parmi les signatures récemment publiées figurent notamment Claude Favre, A.C. Hello, Eugène Savitzkaya ou encore la poète polonaise Anna Matysiak. Des auteur(e)s qui, à leur manière propre, développent une œuvre singulière souvent éloignée des projecteurs médiatiques. 

Quand les images dialoguent avec les poèmes

L’autre marque de fabrique de L’Écharde réside dans la place accordée aux arts visuels. 

Chaque numéro est conçu autour d’un artiste invité. Photographie, gravure, peinture, dessin : aucun médium n’est privilégié. Le seul critère reste la rencontre. 

Ainsi, le photographe Hugo Clarence Janody, repéré à travers ses images de manifestations, a côtoyé les gravures rouges et hallucinées de Stéphane Blanquet. D’autres numéros ont exploré des univers encore différents, toujours avec le souci de faire dialoguer les œuvres plutôt que de les juxtaposer.  

Cette attention portée à l’objet se retrouve dans la fabrication elle-même. Papier choisi avec soin, impression de qualité, iconographie généreuse : L’Écharde revendique une matérialité qui devient de plus en plus rare dans l’édition indépendante. 

Une autre idée de la durée

Au fil de l’entretien, une conviction apparaît nettement. L’Écharde n’a jamais cherché à devenir une revue influente au sens médiatique du terme. Son ambition est ailleurs. 

Créer des liens entre auteur(e)s. Faire circuler des textes qui comptent. Construire, numéro après numéro, une communauté de lecteur(ice)s exigeant(e)s. Avancer lentement plutôt que disparaître vite. 

À l’heure où la visibilité est souvent devenue une fin en soi, cette patience a quelque chose de rafraîchissant. Depuis bientôt une décennie, L’Écharde continue ainsi son travail souterrain. Sans bruit. Sans slogan. Mais avec une cohérence remarquable. 

Et c’est peut-être précisément pour cette raison qu’elle mérite d’être lue. 

L’Écharde – la fiche

Création : 2018
Genre : revue de poésie contemporaine
Rythme de parution : environ un numéro par an
Format : d’abord numérique, puis édition papier à partir du n°5
Au sommaire : poésie française et étrangère, traductions, textes critiques et arts visuels
Quelques voix publiées : Jean-Louis Giovannoni, Esther Tellermann, Rim Battal, Hortense Raynal, Claude Favre, A.C. Hello, Victor Malzac, ainsi que des traductions de Galina Rymbou, Alexandru Vakulovski ou Dimitri Strotsev.
Arts visuels : photographie, peinture, dessin et gravure occupent une place importante dans chaque numéro.
Édition : la revue est portée par l’association L’Écharde.

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