12 Oct Les Cailloux
« je veux que le lieu que j’ai à l’intérieur de moi devienne / un autre lieu / comme un autre caillou ou une terre que j’aimerai / mais où je n’irai pas / ce sera une terre à ne pas envahir / je veux donner à l’enfant les cailloux que j’ai / /qu’ensemble nous les nommions »
Il y a des voyages dont on ne revient pas tout à fait. Des rencontres qui dérèglent le désir, des violences qui s’accumulent dans la chair. Dans Les Cailloux, publié chez Abrapalabra, Marie HL fait du corps féminin un territoire mouvant, traversé par l’histoire, les amours et les blessures. Un récit poétique singulier, parfois âpre, où la métamorphose prend des chemins inattendus.
Une jeune femme revient d’une terre morcelée par la guerre. Sa mère l’avait dissuadée de partir. Elle y est allée pourtant, poussée par une curiosité qu’elle peine à nommer. À son retour, quelque chose a changé. Les images se brouillent, le corps conserve ce que la parole ne parvient pas à restituer.
Marie HL commence au plus près de cette expérience, dans une langue presque nue. Pas de majuscules pour ordonner les événements, une ponctuation largement absente, des phrases qui se prolongent d’un vers à l’autre, suivant les associations de la pensée.
Le voyage laisse bientôt place à une autre géographie, celle du désir. Une voix entendue à la radio, un homme admiré puis rencontré, des nuits d’alcool, de danse, de sexe. L’attirance devient obsession, l’attente une forme de dépossession. La narratrice observe sa propre dérive avec une lucidité intermittente. Elle sait parfois ce qui lui arrive, mais ce savoir ne la protège de rien.
Le corps, ce territoire occupé
Marie HL fait circuler un même vocabulaire entre les territoires et les corps. La terre est morcelée, le désir colonise, les êtres deviennent des surfaces de friction. Les mots de la géographie et de la violence politique s’introduisent jusque dans les relations amoureuses.
Cette écriture fiévreuse avance par répétitions, reproduisant les mouvements d’une pensée captive. Elle trouve sa justesse dans des détails très concrets : une couleur de cheveux, des traces de colle sur les doigts, le poids d’un corps, la vitesse d’un vélo dans une descente. L’accumulation peut parfois fatiguer, mais elle donne à éprouver physiquement l’emprise.
Puis le manque prend une forme matérielle. Un petit caillou apparaît, comme si le corps avait fini par fabriquer sa propre réponse à la douleur.
Tu es pierres
Le récit bascule alors dans un fantastique déroutant. Les femmes se transforment en cailloux. On recueille leurs pierres, on les dépose sur des stèles installées dans des jardins. Des cérémonies s’inventent, un « service aux pierres » prend en charge les mémoires et les deuils.
Cette invention constitue la grande singularité du livre. Marie HL donne une réalité physique à la violence subie : les corps se durcissent, se minéralisent, deviennent étrangers à eux-mêmes. La pierre est tour à tour dépouille, sexe, archive, présence que l’on peut encore réchauffer entre ses mains.
L’allégorie se fait parfois trop explicite, notamment lorsque le texte détaille les principes du service aux pierres. Mais les jardins peuplés de stèles, les cailloux retrouvés dans les appartements, les gestes de recueillement composent un imaginaire saisissant.
Ce qu'une mère peut transmettre
La dernière partie déplace le regard vers la maternité. Une femme recueille de la terre dans des bouteilles, conserve des fragments de lieux pour sa fille, tente de comprendre ce qu’elle pourra lui léguer. Les souvenirs se mêlent aux paysages, aux ruines, aux images de guerre.
La mère voudrait préserver son enfant des violences qu’elle a connues. Elle découvre pourtant combien celles-ci habitent déjà son langage, ses gestes, ses peurs. La maternité devient ainsi une interrogation sur la répétition, mais aussi sur la possibilité d’inventer d’autres façons de vivre.
Marie HL élargit cette expérience au-delà de la filiation biologique. Les corps peuvent être enceints d’un désir, d’un manque, d’une aspiration à la paix. L’enfant figure alors une promesse fragile, jamais acquise.
Les Cailloux est un livre inégal par endroits, volontiers excessif, mais porté par une véritable nécessité d’écriture. Sa poésie travaille dans la durée, par reprises et déplacements successifs. Elle mêle l’intime au politique, les corps désirants aux paysages ravagés, le quotidien aux métamorphoses.
Les dernières pages reviennent à la coutume de déposer des pierres sur les tombes. Ce geste ancien ramène le livre à une réalité très simple : conserver une trace, maintenir un lien, donner une place aux absents.
Marie HL laisse ainsi une question ouverte : que garder de ce qui nous a blessés, et que choisir de ne pas transmettre ?
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