19 Oct Raphaël Duléry, Hugo entre deux stations
Sur la ligne 1 du métro parisien, un jeune comédien s’est mis en tête de réciter des poèmes à des voyageurs qui n’avaient rien demandé. Hugo, Rimbaud ou Musset surgissent entre deux arrêts, portés par une voix de théâtre et un enthousiasme peu compatible avec les usages souterrains. Sous le nom de Raph sur scène, Raphaël Duléry est devenu une curiosité sur Instagram. Rencontre avec un romantique qui a trouvé dans le métro un public, une scène et une délicieuse manière de troubler l’ordre établi.
Il y a dans le métro parisien une convention plus solide que le règlement de la RATP : chacun s’engage à faire comme si les autres n’existaient pas. C’est une forme supérieure de politesse, élaborée au fil des générations, qui permet à plusieurs millions d’individus de se côtoyer quotidiennement sans courir le risque d’une conversation.
Raphaël Duléry a décidé de saboter cette admirable organisation.
Son arme ? Les classiques.
Il aurait pu choisir la guitare, le rap, le mime ou la pétition. Non. Il récite des alexandrins. À pleine voix, avec les gestes, le souffle, les intentions et cette conviction un peu folle que les mots peuvent encore bouleverser quelqu’un.
La scène est d’une absurdité magnifique. Un garçon debout, possédé par les fureurs romantiques, devant des voyageurs qui consultent leurs messages ou fixent obstinément le plan de la ligne.
Il attend que les portes se ferment pour commencer.
« J'aime bien dire que c'est une prise d'otage sympathique. »
On appréciera la délicatesse de la méthode. Il ne reste aux voyageurs que deux possibilités : écouter ou attendre la prochaine station. Le droit de ne pas aimer la poésie demeure entier, mais son exercice se trouve momentanément compliqué.
L'alexandrin contre le bruit du monde
Ce qui distingue Raphaël Duléry des autres artistes du métro, c’est d’abord son choix de répertoire. Pas de reprise de variété, pas de refrain familier destiné à amadouer les passagers. Il convoque Hugo, Musset, Rostand, Rimbaud. Des écrivains dont on nous explique régulièrement qu’ils n’intéressent plus personne.
Il faut croire qu’on a oublié de prévenir Raphaël.
Sur la ligne 1, l’expérience tient autant de la performance que du défi acoustique. Les rames grondent, les annonces interrompent les phrases, les portes s’ouvrent et se referment avec une indifférence mécanique à la prosodie française.
Raphaël doit se faire entendre.
Il projette sa voix, articule, donne du corps aux vers. Parfois trop, reconnaît-il. On lui reproche de déclamer là où il faudrait murmurer. Mais comment murmurer Hugo dans une rame lancée sous Paris ? Même le grand homme, qui n’avait pourtant rien d’un timide, aurait probablement demandé un peu de renfort.
La poésie possède une histoire orale que nous avons parfois tendance à oublier. Avant d’être enfermée dans les livres, elle a vécu dans les voix, les chants, les récitations. Raphaël n’invente donc pas une pratique. Il la déplace.
Et ce déplacement change tout.
Dans une salle, le public a choisi d’écouter. Dans le métro, il a choisi de se rendre quelque part. Le poème arrive comme un incident de parcours.
Il arrive que les voyageurs demeurent parfaitement impassibles. Raphaël croit avoir parlé dans le vide. Puis, à la dernière syllabe, des applaudissements surgissent.
Il en paraît encore étonné.
À Paris, où l’on peut traverser une rame entière sans obtenir un sourire, quelques mains qui applaudissent tiennent presque du miracle laïque.
Le garçon qui aimait trop Hugo
Nous nous retrouvons dans un café. Un expresso pour moi, un allongé pour lui. Raphaël a le rire facile, la parole vive et cette faculté rare de s’enthousiasmer sans calculer les risques de ridicule.
Je comprends assez vite pourquoi plusieurs jeunes lecteurs de Strophe.fr m’avaient demandé de le rencontrer. Il possède une énergie communicative, une manière de parler de littérature qui échappe aux précautions du discours culturel.
Hugo le transporte. Il admire ses élans, sa générosité, sa démesure. « Je suis une force qui va », lance-t-il en évoquant Hernani. La réplique lui va plutôt bien.
Il fréquente également Baudelaire, Rimbaud, Musset, Rostand, mais aussi des voix moins immédiatement familières comme Albert Samain, Maurice Rollinat ou Marceline Desbordes-Valmore.
Son amour des textes n’a pourtant rien d’approximatif. Formé au théâtre classique, il travaille la diction avec une rigueur presque maniaque.
« Je veux vraiment que ce soit au mot près. »
Douze syllabes doivent rester douze syllabes. La musique du vers exige, selon lui, une précision absolue. Il ne suffit pas de s’emporter : encore faut-il savoir où poser sa voix, ménager le silence, respecter la construction.
Le romantique cache un artisan.
Cette exigence lui vient de sa formation, mais aussi d’un environnement familial où le théâtre occupe une place importante. Son père est le comédien Antoine Duléry, sa mère la réalisatrice et comédienne Pascale Pouzadoux. La parole et le spectacle lui sont familiers depuis l’enfance.
Pour autant, le métro n’est pas une affaire d’héritage. C’est son idée, son risque, sa manière de chercher un public.
Et il reconnaît volontiers que l’entreprise n’est pas entièrement désintéressée.
« J'avais besoin d'exister. »
La confession me plaît. Elle épargne à notre conversation les discours trop vertueux sur la mission de l’artiste.
Raphaël est comédien. Il aime jouer. Il a besoin d’une scène. Quand les théâtres ne vous attendent pas, il faut bien trouver autre chose.
Le métro offre cette possibilité merveilleuse : il ne demande ni audition ni recommandation. Il exige seulement une certaine dose de courage, et quelques notions de géographie souterraine.
La poésie avait une voix avant d'avoir des pages
Bien avant les recueils, les librairies et les prix littéraires, la poésie voyageait de bouche à oreille. Dans la Grèce antique, les aèdes chantaient les épopées, les rhapsodes les récitaient devant des auditoires. Homère n’avait pas besoin d’une vitrine pour faire vivre Achille. Une voix, une mémoire, quelques auditeurs : la littérature avait déjà trouvé son public.
Raphaël Duléry renoue, à sa manière, avec cette vieille tradition. À ceci près que l’agora a été remplacée par la ligne 1 et que les annonces de stations viennent parfois couper les élans lyriques. On fait avec son siècle.
Pour lui, la poésie n’est pas seulement une affaire de lecture. Elle possède un rythme, une respiration, une musique qui prennent une autre dimension lorsqu’un comédien leur prête son corps et sa voix.
Il ne s’agit pas de choisir entre la page et la scène. Un poème peut se lire dans le silence d’une chambre, se murmurer à une oreille ou résonner devant une foule. Raphaël a simplement choisi de le faire voyager.
Sa lecture du Mot, de Victor Hugo, devenue l’une de ses vidéos les plus remarquées, illustre cette conviction : les vers peuvent retrouver, dans la voix d’un interprète, quelque chose de leur puissance théâtrale.
Les rhapsodes grecs parcouraient les cités. Raphaël, lui, circule sous Paris, avec une carte de transport et quelques siècles de littérature en mémoire.
Instagram, ou la revanche des vieux vers
L’autre scène de Raphaël tient dans un téléphone.
Ses interventions filmées circulent sur Instagram, où il publie sous le nom de Raph sur scène. Les vidéos rencontrent un public qui dépasse largement le cercle des amateurs habituels de poésie classique.
Et, surprise, les jeunes sont au rendez-vous.
On les disait perdus pour la lecture, absorbés par leurs écrans, condamnés à ne plus supporter une phrase de plus de quinze mots. Les voilà qui regardent un garçon déclamer Hugo.
Il faut se méfier des prophéties sur la mort de la culture. Elles vieillissent souvent plus mal que les œuvres qu’elles enterrent.
Raphaël ne prétend pas pour autant avoir provoqué une révolution littéraire. Ses propres amis, pourtant admiratifs de ses interventions, ne se sont pas précipités sur Une saison en enfer.
C’est peut-être préférable. Rimbaud supporte assez mal les conversions obligatoires.
Mais les vidéos ouvrent une brèche. Elles rappellent qu’on peut découvrir un texte par la voix, par le jeu, par une émotion immédiate, sans avoir d’abord décidé de devenir lecteur.
Raphaël reçoit des messages de France et d’ailleurs, notamment du Sénégal. Il découvre que cette langue qu’il aime tant continue de circuler, de susciter des souvenirs, des curiosités, des attachements.
Le paradoxe est délicieux : des poèmes écrits bien avant l’invention du cinéma trouvent aujourd’hui une seconde vie sur des plateformes conçues pour retenir notre attention quelques secondes.
Le métro ne paie pas les factures
La notoriété numérique a ses limites.
Raphaël le sait. Ses vidéos lui apportent de la visibilité, des rencontres, des encouragements. Mais les théâtres ne se sont pas mis à l’appeler chaque matin. Les rôles ne se sont pas multipliés.
Il continue donc à enseigner, à écrire, à chercher des occasions de jouer. Il développe des prestations de récitation pour des cérémonies, des mariages ou des remises de prix. Il a conçu un seul-en-scène mêlant humour et poésie et cherche à le faire produire.
Il écrit également ses propres textes, qu’il hésite encore à exposer au public. Aux Deux Magots, il a récemment franchi une première étape en présentant une création personnelle.
Il aimerait aussi interpréter davantage de poètes contemporains. Le répertoire classique reste son terrain de prédilection, mais il sait que la poésie n’a pas cessé d’exister avec Hugo. Les droits d’auteur et les autorisations de diffusion demandent simplement davantage de précautions.
En attendant, il continue à descendre dans le métro.
On pourrait y voir une forme d’obstination. Ce serait oublier que les vocations artistiques se nourrissent rarement de raisonnements comptables.
Raphaël n’a pas choisi la facilité. Il a choisi ce qui lui permettait de jouer, immédiatement, avec les moyens dont il disposait.
Et peut-être faut-il lui savoir gré de ne pas attendre que toutes les conditions soient réunies pour exercer son métier.
Une petite insolence française
Je repense, après notre rencontre, à cette étrange aventure.
Un jeune comédien amoureux des romantiques, une rame de métro, quelques minutes arrachées au quotidien. Rien de spectaculaire, à première vue. Et pourtant, une perturbation singulière.
Car Raphaël Duléry commet une insolence devenue presque inconcevable : il suppose que des inconnus peuvent partager autre chose que leur fatigue.
Il ne leur demande pas leur âge, leur niveau d’études, leurs goûts littéraires. Il ne vérifie pas qu’ils appartiennent au bon public. Il leur propose un texte.
Certains n’en veulent pas. D’autres l’écoutent. Quelques-uns applaudissent.
C’est peu, évidemment, au regard des grandes ambitions culturelles. Mais c’est beaucoup lorsqu’on considère la méfiance ordinaire qui gouverne nos rapports avec les inconnus.
Raphaël n’est pas un saint de la littérature. Il aime être regardé, il aime jouer, il aime sentir qu’une voix peut remplir l’espace. Il possède une bonne dose de vanité théâtrale, ce qui, chez un comédien, relève moins du défaut que de l’équipement professionnel.
Mais il possède aussi quelque chose de plus précieux : une confiance presque déraisonnable dans les mots.
Il croit qu’un poème peut encore produire un événement. Pas nécessairement une révélation, encore moins une conversion. Un événement minuscule, imprévisible, qui rompt un instant la mécanique des habitudes.
Il lui faut pour cela une rame, un texte et un peu de culot.
À la prochaine station, les voyageurs reprendront leurs occupations. Le métro continuera sa course. Les écrans retrouveront leur empire.
Raphaël, lui, aura déjà disparu.
C’est toute la beauté de cette entreprise : elle ne laisse derrière elle ni monument, ni manifeste, ni preuve certaine de son utilité.
Seulement quelques vers, peut-être retenus.
Et la possibilité, désormais, qu’un trajet ordinaire ne le soit pas tout à fait.
Raphaël Duléry… en bref
Comédien parisien, Raphaël Duléry s’est formé au Studio-Théâtre d’Asnières, au Conservatoire de Bobigny et à la London Academy of Music and Dramatic Art (LAMDA). Il joue notamment dans Le Misanthrope de Molière au Théâtre du Ranelagh, Joyeuses Pâques de Jean Poiret au Théâtre Marigny et Mille francs de récompense de Victor Hugo, présenté à Paris et à Avignon.
Passionné de poésie classique et de théâtre, il a également choisi une scène pour le moins inattendue : le métro parisien. Sous le pseudonyme Raph sur scène, il y déclame des textes de Hugo, Musset, Rimbaud ou Rostand devant des voyageurs surpris. Ses performances, filmées et partagées sur Instagram @raphsurscene, prolongent cette rencontre entre poésie et spectacle vivant.
Parallèlement à son activité de comédien, il développe un premier seul-en-scène mêlant humour, théâtre et poésie. Une manière de poursuivre son ambition : faire vivre les textes et aller à la rencontre du public, jusque dans les lieux les plus inattendus.
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