21 Oct RSA
« depuis que je me traîne des journées vides, je repense à ça. je réapprends à scruter. je regarde le crépuscule cramer le pic d’une montagne.
je me pose sur les dernières phalanges du ciel. j’attends. c’est quand on fait rien qu’il se passe quelque chose.»
Chez Cheyne éditeur, Rémi Letourneur signe avec RSA un livre insolent et mordant, où la précarité se raconte à coups de découverts bancaires, de rendez-vous à France Travail et de rêves qui résistent. Entre chronique sociale, humour noir et révolte contre le culte du travail, le poète transforme les fins de mois difficiles en une étonnante aventure littéraire. Avec une question qui dérange : et si la pauvreté n’était pas la seule chose dont il fallait sortir ?
Le 5 mars, il reste 751 euros sur le compte. Le 19, le solde affiche moins 26 euros. À ce rythme, inutile de consulter son horoscope : le relevé bancaire suffit. Rémi Letourneur connaît la musique. Dans RSA, il donne la parole à un homme que le monde du travail a recraché et qui tente désormais de survivre entre allocations, loyers, dettes et convocations administratives. Un homme diplômé, de surcroît. Son master, supposé lui ouvrir les portes de l’avenir, prend la poussière dans un carton.
L’entrée en matière annonce la couleur : « je suis tombé dans le RSA sans faire exprès. » Quelques lignes plus loin, l’ancien patron lui rend ses os dans un carton. La métaphore est brutale, presque burlesque. On comprend vite que Letourneur n’a aucune intention de rédiger un rapport sur la précarité. Il préfère lui donner un corps, une voix, un appétit, et surtout une langue qui mord.
Le découvert comme unité de mesure
Le livre avance par dates, de mars à juillet, chaque fragment accompagné d’un solde bancaire. Ce dispositif d’une simplicité redoutable installe une tension immédiate. Les chiffres montent, dégringolent, repassent dans le rouge. Le calendrier devient une mécanique d’usure. On ne compte plus les jours avant les vacances, mais ceux qui séparent du prochain versement.
Le loyer prend des allures de créancier carnassier, le réfrigérateur souffre de solitude, les courses alimentaires deviennent une expédition dans les rayons de la débrouille. Et lorsqu’il faut écrire des lettres de motivation, le narrateur se découvre une passion de circonstance pour les cravates et les chaussures de sécurité.
La réussite du texte tient à cette manière de faire surgir le comique au milieu de la gêne matérielle. Letourneur refuse l’imagerie attendue du pauvre accablé, réduit à son malheur. Son personnage ment, boit, désire, procrastine, se montre parfois irresponsable. Il n’est pas particulièrement exemplaire, et c’est tant mieux. La littérature gagne toujours à fréquenter des êtres humains plutôt que des dossiers irréprochables.
Car derrière les plaisanteries, la violence demeure. Celle d’une existence soumise à la justification permanente, où il faut prouver qu’on cherche un emploi, qu’on mérite une aide, qu’on souffre suffisamment pour être entendu. Jusqu’à cette invention féroce : le « chialomètre », instrument imaginaire qui transforme les blessures intimes en monnaie sociale. Plus le récit est douloureux, plus l’aiguille grimpe. La satire touche juste : elle révèle l’humiliation qui peut accompagner la demande d’assistance.
Une langue qui refuse de pointer
Il y a du rap, de l’argot, de la conversation de comptoir dans cette écriture. Les phrases sont courtes, volontiers désarticulées. La syntaxe prend ses aises avec le français académique. Les images, elles, débordent. Un tramway efface les travailleurs, une banque devient une vache nourricière, un formulaire administratif se hérisse de barbelés.
Cette poésie orale, physique, parfois franchement crue, constitue la véritable force du recueil. Letourneur travaille le décalage entre la pauvreté des moyens et la profusion de l’imaginaire. Là où l’argent manque, les mots prolifèrent.
Tout ne fonctionne pas avec la même intensité. Certaines métaphores semblent vouloir emporter la phrase plus loin qu’elle ne peut aller. L’accumulation des trouvailles produit parfois une impression de surenchère, comme si chaque fragment devait absolument décrocher son image spectaculaire. Les passages les plus convaincants sont souvent ceux où l’auteur accepte de ralentir, de laisser apparaître une solitude, un souvenir d’enfance, une lumière sur le port.
Le livre trouve alors une autre respiration. Le narrateur redécouvre le plaisir de regarder, de marcher, de ne rien faire. Derrière la provocation sociale apparaît une interrogation plus profonde : que reste-t-il de notre rapport au monde lorsque le travail cesse d’organiser nos journées ?
Paul Lafargue au comptoir
La référence à Paul Lafargue n’est pas fortuite. En 1880, l’auteur du Droit à la paresse s’attaquait déjà à cette étrange religion qui fait du travail une vertu absolue, quitte à épuiser ceux qui le pratiquent. Rémi Letourneur reprend la question près d’un siècle et demi plus tard, à l’heure des plateformes de recrutement, des tableaux Excel et des entretiens en visioconférence.
Mais il ne se contente pas de dénoncer. Son récit bifurque progressivement vers une utopie collective. Le Bar Coco, refuge des compagnons de galère, ferme ses portes avant de renaître sous un autre nom : L’heure libre. On y remplace le portrait du Che par celui de Lafargue, on installe des hamacs et l’on commence à imaginer une communauté débarrassée de la honte.
Le RSA change alors de signification. De revenu de solidarité active, il devient « république sabbatique des allaités ». Une république fantasque, peuplée d’individus qui ont décidé de reprendre possession de leur temps.
Ce dernier mouvement est aussi le plus discutable. À mesure que le récit quitte le terrain rugueux de la précarité pour celui du conte politique, il perd un peu de son âpreté. L’émancipation collective paraît parfois trop facile, presque magique, après des pages qui avaient si bien montré la complexité de la survie quotidienne. Mais cette invraisemblance est peut-être le prix assumé de l’utopie. La poésie n’est pas tenue de présenter un budget prévisionnel.
Rémi Letourneur ne prétend pas résoudre la question sociale. Il déplace le regard. Il interroge notre obsession de l’utilité, notre incapacité à considérer le temps libre autrement que comme une récompense du travail accompli. Et rappelle qu’une vie humaine ne se résume ni à un salaire, ni à un statut, ni à une case cochée sur un formulaire.
À l’arrivée, ce petit livre a les défauts de son énergie : parfois excessif, parfois trop démonstratif, mais porté par une voix singulière et une réjouissante liberté de ton. Il confirme aussi que la poésie contemporaine peut s’emparer du langage ordinaire, des humiliations sociales et des contradictions politiques sans perdre son exigence littéraire.
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