28 Oct Bruit gris
« bruit gris n’est pas une chanson douce /
un nouveau genre musical /
une pièce de musique spectrale avec /
micro-intervalles intenses bruit gris n’est pas /
un fait divers un bruit qui court /
pas un récit de science-fiction postapocayptique /
c’est un texte (une aubade) une rumeur d’intensité constante /
une bouillie de voix (c’est) un refrain qui tourne /
à vide un film amateur flouté mis en boucle /
dans ton cerveau encéphalograme plat bruit gris /
n’est pas une arme psychoacoustique inconnue…»
Que reste-t-il de la poésie lorsque le monde n’est plus qu’un immense brouhaha ? Dans Bruit gris, paru aux Éditions du Bunker, Gilles Amalvi compose une partition heurtée, traversée de voix, de silences et de dissonances. Une poésie qui accueille le désordre de notre époque pour mieux en éprouver les tensions, et cherche, au cœur du vacarme, la possibilité d’un chant.
« Poème en langue. détachée. » Cette formule percutante fait signe vers les principaux enjeux de Bruit gris. Gilles Amalvi semble en effet chercher une parole qui ne prétende pas retrouver l’illusoire clarté de son origine : le poème se déploie sans lyrisme facile, retournant Héraclite dans son propre monde déjà tourbillonnant : « HOURRA / on est prêts / à se baigner / deux fois / dans la même eau ». Ironie et inquiétude dans un monde en charpie, instabilité du poème ultra contemporain car neuf, rompant avec l’indécision, avançant dans le vacarme et la sincérité d’une blessure synchrone avec le réel. Voilà un chant en apparence chaotique, en réalité précis et humble, comme le vol du bourdon dans le gris des brumes, un « bourdonnement sourd », une rumeur, sans commencement ni terme trop évidemment avoué, une face b sans face a, une Symphonie inachevée. Accumulation des voix, « un refrain qui tourne / à vide un film amateur flouté mis en boucle ». Un entêtement. Ou, si vous préférez : une résistance.
Le découvert comme unité de mesure
Car c’est résister, pour un chant, que s’extirper de la confusion subie pour réinvestir le monde par une confusion voulue. Ce livre épouse notre dérangement (celui de notre esprit comme celui du kiosque à journaux), jusqu’à faire de la lecture une réelle expérience de saturation. Tout est affaire de rythme, de reprise, d’intensité. Mais l’orchestre rêvé (« il est temps de faire de nos usines des orchestres symphoniques monstrueux ») ne promet aucune harmonie retrouvée, dans un premier temps. La puissance collective demeure toujours ambivalente. L’aubade romantique semble révolue, mais pourrait peut-être répondre (en partie, du moins) à la question finale : « on fait quoi maintenant ? » Aubade, chant, révolution. Car la face b, c’est le bruit d’un tank sur les Champs-Elysées. Mais la face a, c’est Schubert, « A PLEIN VOLUME ». Dans le concert paradoxal des cris et des prières, il nous restera alors, peut-être, à « dire merci ».
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