Pascale Senk : « Le haïku, avec Shiki, devient école de liberté »

Photo : © Carole Pariat

Un maître japonais mort en 1902, un traité écrit en 1895 et, soudain, l’impression de lire un auteur d’aujourd’hui. Avec L’Art de composer des haïkus, qui vient de paraître aux éditions Sully, un traité poétique majeur de Masaoka Shiki traduit par Mariko Takeuchi, Jean Antonini et Pierre Gondran dit Remoux devient accessible en français. Pascale Senk, qui en signe la préface, nous raconte ce livre étonnamment mobile, concret, parfois iconoclaste. Et rappelle au passage que le haïku ne consiste pas à compter jusqu’à dix-sept.

Pascale Senk récuse immédiatement le mot « spécialiste ». Elle lui préfère celui de « passeuse ». La nuance en dit beaucoup de sa manière d’aborder le haïku.

Depuis une quinzaine d’années, l’ancienne rédactrice en chef adjointe de Psychologies Magazine, également passée par France Inter, RFI et Le Figaro, travaille cette forme poétique japonaise par tous les bouts : livres, conférences, ateliers d’écriture, podcast – 17 syllabeset désormais sa chronique pour Strophe.fr. Son terrain n’est pas celui du cénacle. Ce qui l’intéresse, ce sont précisément ceux qui regardent trois lignes posées au milieu d’une page blanche en se demandant : qu’est-ce que cette minuscule matrice poétique ? Pourquoi m’impacte-t-elle autant ? Que veut-elle me dire ?

Avec L’Art de composer des haïkus, elle dispose d’un formidable allié.

Shiki, le maître qui desserre les règles

Il aura fallu plus d’un siècle pour que ce texte arrive jusqu’à nous. Écrit en 1895, L’Art de composer des haïkus paraît aujourd’hui en français aux éditions Sully, précédé d’une préface de Pascale Senk. Et, curieusement, le temps n’a presque rien déposé dessus.

Masaoka Shiki a 28 ans lorsqu’il l’écrit. Poète, immense lettré, critique et journaliste de l’ère Meiji (1868-1912), il participe à la profonde rénovation du haïku. Son principe du shasei, le « croquis d’après nature », résume assez bien son approche : regarder le réel avant de chercher le poème. Ainsi, celui-ci, qui fait partie de sa sélection de cent cinquante haïkus : 

après la fauche
l’enfant cueille soigneusement
les violettes

Oho

« Son texte enfin accessible en France est un cadeau inattendu », explique Pascale Senk. Là où Bashō puise largement dans le voyage, les paysages et l’expérience vécue, Shiki nous fait entrer dans l’atelier d’écriture. Il décrit un cheminement, sélectionne des haïkus, les commente, montre ce qui fonctionne et ce qui échoue, quitte à bousculer les maîtres. Comment regarder ? Que retrancher ? Jusqu’où suivre la règle ?

C’est ce qui rend ce texte de 1895 si contemporain. Shiki ne donne pas une recette pour fabriquer des haïkus : il apprend à exercer l’œil, à travailler une forme et, surtout, à savoir s’en libérer. Bref, une masterclass avant l’heure.

Oubliez un instant la calculette

Premier dégât collatéral : la petite machine scolaire du 5-7-5 en prend un coup.

Oui, la structure rythmique traditionnelle compte. C’est elle qui imprime ce rythme de « vivacité légère » au haïku, commente Shiki. Mais non, elle ne suffit pas à fabriquer un haïku. Pascale Senk insiste sur ce point : Shiki ne transforme jamais la règle en douane littéraire. Un poème légèrement irrégulier mais capable de tisser une image, une émotion et un rythme juste vaut mieux qu’un impeccable exercice comptable sans nécessité intérieure. Le traité poétique lui-même organise d’ailleurs l’apprentissage en trois cycles et refuse le dogmatisme au profit de la progression.

C’est ici que le livre devient particulièrement intéressant pour un lecteur occidental. Le haïku n’est pas un sudoku de syllabes. Sa brièveté impose au contraire une question beaucoup plus brutale : dans ce nano-poème, qu’est-ce qui mérite vraiment de rester ?

Chez Shiki, la réponse passe par le réel.

Une fleur fanée. Un animal. Une lumière. Un changement de saison. Rien de spectaculaire, et pourtant tout peut basculer. Pascale Senk propose une comparaison très juste : le haïjin travaille comme un photographe. Photographier une pivoine fanée n’est jamais seulement enregistrer une pivoine fanée. Le choix du cadre contient déjà un regard. Un message implicite. Le haïku fonctionne ainsi : montrer assez pour que quelque chose se produise, mais pas assez pour refermer le sens.

Moins expliquer, mieux regarder

Cette économie heurte de plein fouet certaines habitudes occidentales. Le haïku se méfie volontiers des grands mots abstraits. « Liberté », « idéal », « fraternité » ? Terrain glissant. Il préfère montrer une branche, un insecte, un vieux jardin ou un bol abandonné.

L’émotion n’est pas supprimée. Elle change d’adresse.

« Réussir à exprimer ce qui est sous nos yeux, ce que cela provoque implicitement en nous, avec un minimum de mots et laisser place au silence », résume Pascale Senk au cours de notre conversation.

Voilà sans doute le cœur de l’affaire.

La concision du haïku n’est pas une réduction. C’est une concentration. Elle oblige à retirer le commentaire, l’explication, parfois même l’auteur. Ce dernier ne disparaît jamais complètement — choisir ce que l’on regarde constitue déjà une prise de position — mais il cesse d’occuper tout le cadre. Dans une époque littéraire souvent tentée par l’expansion du « je », ce déplacement n’a rien d’anodin.

Une traduction, trois voix

Encore fallait-il rendre Shiki lisible en français sans transformer son texte et les haïkus qu’il commente en pièces de musée.

Un passage délicat : avec si peu de mots, le moindre déplacement peut faire perdre au haïku son rythme, son image ou son silence. Surtout, l’adaptation à l’âme poétique française peut manquer sa cible. Mariko Takeuchi, Jean Antonini et Pierre Gondran dit Remoux , parce qu’ils sont aussi haïjins (ceux qui écrivent des haïkus) ont travaillé cette traduction à plusieurs voix en de nombreux allers-retours, avec une difficulté supplémentaire : rester au plus près du japonais sans laisser sa poésie en chemin.

Pascale Senk insiste sur cette réussite. Traduire un haïku ne revient pas à remplacer quelques mots japonais par leurs équivalents français. Plus le texte est bref, plus chaque déplacement pèse lourd. Une traduction littérale peut être exacte et pourtant laisser le poème exsangue.

Ici, dit-elle, les haïkus « passent » en français. Ils conservent une fluidité, une respiration, une capacité à produire une image. Le travail de traduction devient donc lui aussi affaire de concision : savoir ce qu’il faut préserver, ce qu’il faut déplacer et surtout ce qu’il ne faut pas surcharger. Et l’argumentation générale de Shiki est restituée avec ce souffle de liberté qu’il impulse.

L’esprit de la transmission

On comprend alors pourquoi ce livre rencontre aussi directement son propre travail.

Pascale Senk raconte avoir découvert véritablement le haïku à la faveur d’un article pour Psychologies Magazine. Depuis, elle lui a consacré plusieurs ouvrages, des conférences, des ateliers et le podcast 17 syllabes. Elle appartient également à l’Association francophone de haïku, qui a pleinement soutenu ce projet de traduction.

Sa méthode reste étonnamment simple : lire d’abord. Beaucoup. S’imprégner des anthologies de haïkus classiques, des recueils internationaux contemporains. Puis regarder.

Prendre un carnet. Noter une scène. Une tarte aux mirabelles dans la lumière d’une cuisine. Un chat endormi le jour de la rentrée. Trois détails aperçus dans la rue. Ne pas chercher immédiatement à « faire poésie ». Accumuler les prises de vue.

Shiki, explique-t-elle, recommande déjà cette pratique : partir de ce qui se trouve devant soi, écrire, observer, revenir au texte.

C’est aussi le principe de sa chronique pour Strophe.fr : ouvrir cette poésie à ceux qui n’en possèdent pas les codes, donner quelques clés sans neutraliser l’énigme. Faire entrer, pas dresser un contrôle à l’entrée.

Dix-sept syllabes et beaucoup d’air

Il existe en France deux manières assez commodes de se débarrasser du haïku : le sacraliser ou le mépriser.

Dans le premier cas, il deviendrait une fulgurance asiatique inaccessible, réservée à quelques initiés capables d’atteindre mystérieusement l’illumination en contemplant une grenouille. Dans le second, ce ne seraient que trois petites lignes bien banales sur une fleur ou la pluie.

Pascale Senk renvoie les deux caricatures dos à dos.

Le haïku est un apprentissage, une voie. Celui ou celle qui s’y adonne lit, étudie, compose, recommence,  soumet ses textes au regard des autres dans des kukaï (groupes de poètes haïkistes) ou ateliers. Elle-même participe à un groupe franco-japonais où les poèmes sont commentés collectivement. Un mot peut être déplacé, discuté, remplacé. L’auteur doit accepter qu’un autre vocabulaire entre dans son texte.

Cette dimension collective explique peut-être aussi l’extraordinaire circulation internationale du genre. Français, anglophones, roumains ou tunisiens ne produisent déjà plus exactement les mêmes haïkus. Chaque langue déplace la forme, ses rythmes, ses possibilités de contraction, son rapport au jeu verbal.

Shiki, à la charnière du Japon traditionnel et de la modernité Meiji, avait précisément engagé ce mouvement d’ouverture. Journaliste lui-même, lecteur des formes occidentales et partisan du réalisme, il aura contribué à arracher le haïku à la seule révérence envers les anciens pour en faire une forme vivante, étonnamment puissante dans sa simplicité car elle porte l’universel dans ses choix.

C’est ce qui rend L’Art de composer des haïkus beaucoup plus excitant qu’un manuel de règles.

On l’ouvre en pensant apprendre à fabriquer dix-sept syllabes. On découvre un écrivain qui explique comment regarder une pivoine et laisser vivre et grandir la dimension poétique dans sa vie.

Et soudain, c’est nettement plus complexe… et passionnant.

Ma neige-
si je la pense ainsi
elle est légère sur le chapeau

Kikaku

L’Art de composer des haïkus

L’art de composer des haïkus – Haikai taiyō, Éléments de poésie courte japonaise donne enfin accès en français à un texte majeur de Masaoka Shiki (1867-1902). Rédigé en 1895, ce traité accompagne le renouvellement du haïku à l’ère Meiji : Shiki y défend une poésie débarrassée des automatismes, attentive au réel, au regard et à la précision de l’image.

Le livre suit trois cycles d’apprentissage, de l’entrée dans l’écriture jusqu’à une maîtrise plus fine de la langue. Shiki y aborde les critères de jugement d’un haïku, les saisons, les rapports avec les autres genres littéraires ou encore le renga, la poésie en chaîne. Son approche reste étonnamment peu scolaire : pas de recette intangible, mais une méthode pour apprendre à voir, choisir et couper juste.

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